Budget 2026 : la Banque de France met en garde et appelle à « arrêter de jouer avec l’impôt »
À la veille du retour du budget 2026 dans l’hémicycle, le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, a dégainé une formule qui vise autant les amendements que l’ambiance politique du moment : « arrêter de jouer avec l’impôt ».
Derrière la petite phrase, une alerte plus large sur la crédibilité budgétaire française… et, en filigrane, un avertissement venu de Washington où l’indépendance de la Fed est devenue un sujet explosif.
Une phrase qui vise l’hémicycle, mais aussi le thermomètre économique
Lundi 12 janvier, lors de ses vœux à Paris, François Villeroy de Galhau a demandé de « rendre l’impôt à la fois plus stable et plus juste », tout en appelant à « arrêter de jouer avec l’impôt ». Sa cible n’est pas seulement technique : il dénonce la « créativité fiscale » des joutes parlementaires, y compris lorsqu’elles sont « virtuelles », parce qu’elles produiraient un effet « très réel et négatif » sur le moral des entrepreneurs.
Le message tombe au moment où le Parlement remet le budget 2026 sur la table, après l’incapacité à boucler un texte fin 2025 et l’échec de tentatives de compromis. Le calendrier, lui, est désormais clair : nouvelle lecture, reprise des débats, climat politique fragmenté et lignes rouges fiscales multiples.
Ce n’est pas un hasard si le gouverneur insiste sur le « moral » : dans une économie où l’investissement dépend aussi d’anticipations, l’instabilité des règles peut valoir presque autant qu’un mauvais niveau de règles. Autrement dit, l’impôt n’est pas seulement une addition, c’est aussi un signal.
Déficit à 5 % en 2026 : l’objectif est « atteignable », mais sous conditions
Villeroy de Galhau juge « indispensable » et « encore atteignable » le fait de ramener le déficit public total à 5 % du PIB « au maximum » en 2026. La formule est prudemment optimiste, mais elle suppose une trajectoire cohérente, lisible et, surtout, tenable politiquement.
Car le point de départ est lourd. L’Insee a établi le déficit public 2024 à 5,8 % du PIB, après 5,4 % en 2023, et une dette déjà très élevée. Et la dette continue de grimper : l’Insee mesurait un ratio de dette nette à 109 % du PIB au troisième trimestre 2025, signe que la question des intérêts n’a rien d’abstrait.
Le débat français se résume souvent à une querelle de leviers, hausse d’impôts contre coupes budgétaires. Le gouverneur, lui, tente de recadrer : il évoque un « alliage » où l’essentiel passe par la dépense, sans exclure des mesures de justice « ciblées et exceptionnelles » tant que le déficit n’est pas revenu sous 3 %.
Dépenses publiques : « les plus élevées »… en Europe, et presque un cas à part
Dans son discours, Villeroy de Galhau affirme que les dépenses en France sont « les plus élevées » d’Europe, voire « du monde ». Sur le diagnostic européen, les données publiques sont nettes : la Banque de France rappelait qu’en 2024 la dépense publique française atteignait 57,2 % du PIB, parmi les plus hautes de la zone euro, juste derrière la Finlande, et qu’en 2023 la France était même en tête. L’Insee, à partir d’Eurostat, situe aussi la France autour de 57,1 % du PIB en 2024, un niveau très supérieur à la moyenne de l’Union européenne.
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La question n’est pas seulement « combien », mais « où ». Une partie importante de l’écart s’explique par la protection sociale : des travaux publics, notamment côté statistiques sociales, montrent le poids massif des prestations et transferts dans le total. Ce n’est pas un jugement moral, c’est une photographie : on peut défendre ce modèle, mais il faut alors assumer son financement, et surtout sa dynamique, dans une société vieillissante et dans un environnement de taux qui ne sont plus ceux de l' »argent gratuit ».
Impôts : stabilité, justice… et stop aux rumeurs de « taxe sur l’argent de poche »
Le débat budgétaire français adore les symboles, parfois au détriment du réel. Exemple : la petite musique sur « l’argent de poche des enfants bientôt soumis à des taxes ». Dans l’état actuel des règles, il n’existe pas de « taxe sur l’argent de poche » en tant que telle. En revanche, une évolution très concrète arrive au 1er janvier 2026 : la déclaration des dons entre particuliers, lorsqu’elle est obligatoire, se fera uniquement en ligne sur impots.gouv.fr. L’administration fiscale insiste sur un point : l’obligation de déclarer les dons « importants » existe déjà, c’est le mode de déclaration qui change.
Autrement dit, un parent qui donne quelques billets pour le cinéma ne bascule pas soudain dans une fiscalité de poche. Mais la montée en puissance du « tout traçable » alimente les fantasmes, et c’est précisément ce que Villeroy de Galhau redoute : des signaux erratiques, anxiogènes, qui polluent la confiance.
Politique monétaire : la BCE en mode « pause », et Villeroy verrouille l’idée d’une hausse
Sur la monnaie, le gouverneur plaide pour la stabilité en 2026 et résume sa ligne par une formule : « On ne change pas une politique monétaire qui gagne. » Il écarte l’hypothèse d’un relèvement des taux cette année « sauf choc improbable », qualifiant l’idée de « théorie fantaisiste ».
Le contexte européen est celui d’une BCE qui a effectivement marqué une pause : en décembre 2025, le Conseil des gouverneurs a décidé de laisser inchangés les taux directeurs, estimant que l’inflation devait se stabiliser autour de l’objectif de 2 % à moyen terme. Le discours de Villeroy rappelle d’ailleurs que le « taux neutre » autour de 2 % aurait été atteint à l’été 2025, et que la phase de normalisation s’est traduite par une politique moins restrictive qu’aux États-Unis, comparaison qu’il revendique.
Derrière ces phrases, une idée : si la France veut éviter que la contrainte des marchés ne se durcisse, elle doit éviter d’ajouter de l’incertitude domestique à un monde déjà instable. La politique monétaire, elle, vise la prévisibilité. La politique budgétaire, en France, donne parfois le spectacle inverse.
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For more information, visit http://www.federalreserve.gov/aboutthefed/bios/board/powell.htm
Washington : quand la Fed devient un champ de bataille politique
C’est ici que le discours français rejoint la tempête américaine. Villeroy de Galhau a publiquement apporté son soutien à Jerome Powell, président de la Fed, dont l’indépendance est « durement attaquée » par Donald Trump, parlant de « solidarité » et d’« admiration ».
Les « événements des derniers jours » ne sont pas un simple clash de déclarations. Selon plusieurs médias internationaux, le Department of Justice a ouvert une enquête visant Jerome Powell autour d’un projet de rénovation du siège de la Fed et de témoignages au Sénat, une séquence perçue par de nombreux observateurs comme un test de l’indépendance de la banque centrale. D’anciens présidents de la Fed ont dénoncé une attaque « sans précédent » contre cette indépendance.
Sur le fond institutionnel, le débat n’est pas théorique : aux États-Unis, les membres du Board of Governors disposent d’une protection de type « for cause » pour une éventuelle révocation présidentielle, un garde-fou fréquemment cité quand la Maison-Blanche met la pression. Et l’enjeu est aussi celui du calendrier : plusieurs analyses rappellent que le mandat de Powell comme chair arrive à échéance en mai 2026, tandis que son mandat comme gouverneur court plus longtemps, ce qui complique la politisation « simple » par remplacement immédiat.
Un petit tacle, donc, mais factuel : quand un président explique que la banque centrale devrait lui obéir, il confond la politique monétaire avec un levier de campagne. Les marchés, eux, n’ont pas l’humour des meetings.
Ce que l’affaire Powell dit, en creux, du budget français
Pourquoi cette séquence américaine intéresse-t-elle Paris ? Parce qu’elle montre une chose : la crédibilité financière est une construction lente et une destruction rapide. Aux États-Unis, l’indépendance de la Fed est considérée comme un pilier de la lutte contre l’inflation, et l’Associated Press rappelle l’importance historique de cette autonomie, notamment après les erreurs des années 1970, quand la tentation politique du court terme peut coûter très cher.
En France, l’équivalent n’est pas l’indépendance d’une banque centrale nationale, puisqu’elle s’inscrit dans l’Eurosystème, mais la cohérence budgétaire. Quand Villeroy de Galhau cite Raymond Poincaré et le retour de la crédibilité budgétaire dans les années 1920, il rappelle une idée simple : la confiance peut revenir avant même que les chiffres ne s’améliorent, si les décisions paraissent solides et tenues. À l’inverse, quand les débats donnent l’impression d’un concours de taxes « à l’essai », la confiance s’évapore avant même que les mesures ne passent.
Le gouverneur ne fait pas de politique partisane. Il fait de la prévention : éviter que la France, déjà lourde en déficit, n’ajoute une prime d’incertitude à sa signature financière. Et c’est là que le parallèle avec Trump devient piquant : d’un côté, Washington teste jusqu’où une institution indépendante peut être bousculée ; de l’autre, Paris teste jusqu’où un pays endetté peut « improviser » sans coût.
La rigueur comme luxe… ou comme nécessité
Villeroy de Galhau réclame de la stabilité fiscale parce qu’il sait que la France n’a plus beaucoup de marge pour transformer le budget en terrain de jeu. La Fed, elle, sert de rappel mondial : quand les institutions deviennent des jouets politiques, la facture arrive vite.
Dernier tacle, ironique, côté français : nous critiquons volontiers l’Amérique qui « fait pression » sur sa banque centrale… mais nous avons notre spécialité nationale, tout aussi créative, qui consiste à vouloir des services publics premium avec une trajectoire de déficit en mode abonnement illimité. Et contrairement aux plateformes, la dette, elle, n’offre pas de mois d’essai.