Icône menu hamburger Icône loupe de recherche
  1. TDN >
  2. Argent

Pourquoi un simple croissant au beurre coûte 1,40 € alors qu’il revient à moins de 0,15 € d’ingrédients

Publié par Mathieu le 24 Juin 2026 à 14:01

Tu poses 1,40 € sur le comptoir de ta boulangerie pour un croissant au beurre. Geste banal, presque automatique. Pourtant, la farine, le beurre, la levure et le sucre qui composent cette viennoiserie valent à peine 15 centimes. Plus de 90 % du prix que tu paies n’a rien à voir avec ce qu’il y a dedans.

Alors qui empoche la différence ? Et pourquoi un croissant industriel à 0,30 € en supermarché peut exister à côté d’un croissant artisanal à 1,60 € ? Les chiffres racontent une histoire que personne ne t’explique jamais au comptoir.

Ce que contient vraiment un croissant à 15 centimes

Un croissant classique pèse environ 60 grammes. Il faut grosso modo 30 g de farine, 15 g de beurre, un peu de levure, du sucre, du sel et un œuf pour la dorure. La farine de blé T55 coûte en moyenne 0,60 € le kilo en gros : la part du croissant revient à 0,018 €.

Croissant doré et ses ingrédients bruts sur un comptoir

Le beurre, ingrédient le plus cher, se négocie autour de 5 € le kilo pour un beurre AOP Charentes-Poitou en volume professionnel. Ses 15 g représentent donc 0,075 €. La levure, le sucre, le sel et l’œuf ajoutent environ 0,03 €.

Total des matières premières : entre 0,12 € et 0,18 € selon la qualité du beurre. Appelons ça 0,15 € en moyenne. Sur un croissant vendu 1,40 €, les ingrédients représentent à peine 11 % du prix final. Tout le reste, c’est autre chose — et c’est là que ça devient intéressant.

Mais avant de regarder où filent ces 1,25 € manquants, il faut comprendre pourquoi le croissant est la viennoiserie la plus complexe à produire.

Trois heures de travail pour 60 grammes

Un croissant au beurre artisanal demande un processus que peu de clients soupçonnent. Le tourage — l’opération qui consiste à plier la pâte autour du beurre pour créer les couches feuilletées — nécessite au minimum trois pliages successifs, entrecoupés de phases de repos au froid.

Boulanger artisan roulant des croissants à la main

Du pétrissage à la cuisson, il faut compter entre 10 et 14 heures en comptant le repos nocturne de la pâte. Le façonnage seul — découper les triangles, les rouler un par un — prend environ 2 secondes par croissant pour un boulanger expérimenté. Ça paraît rien, sauf qu’une fournée de 200 croissants, c’est déjà 7 minutes de gestes répétitifs.

Un boulanger artisan en France gagne en moyenne 13 € de l’heure charges comprises selon la Confédération Nationale de la Boulangerie-Pâtisserie. Si l’on répartit son temps sur la production quotidienne, la main-d’œuvre pèse entre 0,25 € et 0,40 € par croissant. C’est déjà plus que le double des ingrédients.

Et le boulanger n’est pas seul. Il y a souvent un apprenti, parfois un vendeur au comptoir. Mais le poste de dépense le plus vorace n’est ni la farine ni les bras — c’est le local lui-même.

Le loyer, ce prédateur silencieux

Une boulangerie en centre-ville paie en moyenne entre 2 000 et 5 000 € de loyer mensuel en province. À Paris, ce chiffre explose : 8 000 à 15 000 € dans certains quartiers. L’électricité du four à sole, allumé 16 heures par jour, ajoute entre 800 et 1 500 € par mois depuis la hausse des tarifs énergétiques.

En rapportant ces charges fixes au nombre de produits vendus — une boulangerie artisanale écoule en moyenne 300 à 500 croissants par jour —, chaque viennoiserie absorbe entre 0,30 € et 0,55 € de frais fixes. Loyer, énergie, assurances, comptable, mise aux normes : le croissant paie le droit d’exister dans ta rue.

Quand tu additionnes matières premières (0,15 €), main-d’œuvre (0,35 €) et charges fixes (0,40 €), on arrive déjà à 0,90 €. Il reste 0,50 € sur ton croissant à 1,40 €. C’est la marge brute du boulanger — environ 35 %. Ça semble confortable, mais une fois déduits les pertes (croissants invendus jetés chaque soir), les pannes de matériel et le remboursement des investissements, la marge nette tombe entre 3 % et 8 %.

Un boulanger gagne donc entre 4 et 11 centimes nets sur chaque croissant. C’est moins que ce que coûte le beurre dedans. Mais alors, comment font les supermarchés pour proposer des croissants à 0,30 € pièce ?

Le croissant industriel : même nom, autre planète

Les croissants vendus en grande surface ou en boulangeries de dégivrage — celles qui réchauffent des pâtons surgelés — viennent d’usines comme Bridor, Délifrance ou Europastry. Ces industriels produisent plusieurs millions de croissants par jour sur des lignes automatisées.

À cette échelle, le coût de main-d’œuvre par unité s’effondre à moins de 0,02 €. La farine est achetée par wagons entiers à des prix négociés. Et surtout, beaucoup de ces croissants ne contiennent pas de beurre : ils utilisent de la margarine, trois à quatre fois moins chère.

Le coût de revient d’un croissant industriel surgelé tourne autour de 0,08 à 0,12 €. Le supermarché l’achète entre 0,15 € et 0,20 €, le revend 0,30 € et réalise une marge qui n’a rien à envier à celle du boulanger — sans le four à 30 000 €, sans les horaires de nuit, sans l’apprenti à former.

La différence de prix entre un croissant artisanal et un croissant industriel ne vient donc pas d’un boulanger gourmand. Elle vient du fait que l’un est fabriqué à la main dans un local qui coûte une fortune, et l’autre sort d’une chaîne où un robot plie 4 000 pâtons à l’heure. C’est le même principe qui explique l’écart entre marques de distributeur et grandes marques dans presque tous les rayons.

Pourquoi le croissant va continuer à augmenter

Entre 2019 et 2025, le prix moyen du croissant en France est passé de 1,05 € à 1,40 €. Soit une hausse de 33 % en six ans. Le beurre a bondi de 40 % sur la même période. L’électricité professionnelle a doublé. Et le SMIC — base de calcul du salaire des apprentis boulangers — a été revalorisé cinq fois.

Le croissant concentre en fait toutes les tensions économiques du moment : hausse des matières premières laitières, crise énergétique, pression sur les salaires. C’est un thermomètre du pouvoir d’achat aussi fiable que la baguette — et plus révélateur, parce que personne ne régule son prix.

La prochaine fois que tu paies ton croissant, tu sauras exactement où vont tes 1,40 €. Quinze centimes pour les ingrédients. Trente-cinq centimes pour les bras. Quarante centimes pour le loyer et l’énergie. Et une poignée de centimes — parfois quatre, parfois onze — dans la poche du boulanger qui s’est levé à 3 heures du matin pour que ta viennoiserie soit chaude à 7 h.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *