Trottinettes sans assurance : 132 millions d’euros par an payés par les automobilistes
Vous payez votre assurance auto chaque année sans broncher. Parfois plusieurs centaines d’euros. Pendant ce temps, deux millions de conducteurs de trottinettes électriques circulent sans la moindre couverture. Et quand l’un d’eux blesse quelqu’un, c’est votre portefeuille qui trinque.
Les chiffres publiés fin juin 2026 par le Fonds de garantie des assurances obligatoires (FGAO) sont sans appel. Sur les 3 millions de trottinettes électriques en circulation en France, 66,7 % n’ont aucune assurance. Un taux ahurissant qui coûte 132 millions d’euros par an aux automobilistes assurés.
Deux trottinettes sur trois roulent dans l’illégalité totale
Depuis 2019, les trottinettes électriques sont classées comme Engins de Déplacement Personnel Motorisés (EDPM). À ce titre, elles doivent être couvertes par une assurance responsabilité civile. Exactement comme une voiture ou une moto.

Sauf que dans les faits, personne ne vérifie. Pas d’immatriculation, pas de carte grise, pas de fichier centralisé. Un automobiliste peut être contrôlé en quelques secondes via sa plaque. Un conducteur de trottinette peut affirmer être assuré sans que l’agent puisse le vérifier sur place.
Résultat : les trottinettes pèsent désormais plus lourd que les motos et scooters dans les accidents non assurés, selon Julien Rencki, directeur général du FGAO. Un aveu d’échec de la réglementation actuelle.
L’automobiliste sans assurance risque une immobilisation immédiate et 3 750 euros d’amende. Le conducteur de trottinette, lui, continue sa route dans la majorité des cas. La loi existe, mais elle reste lettre morte pour des millions d’utilisateurs quotidiens.
Et pourtant, une assurance trottinette coûte entre 5 et 15 euros par mois. Certains contrats d’assurance habitation l’incluent même moyennant un léger supplément. Alors pourquoi un tel taux de non-assurance ? La réponse tient en grande partie au profil des conducteurs.
Jeunes, précaires et persuadés de rouler sur un jouet
La moitié des conducteurs de trottinettes non assurés ont moins de 30 ans. Étudiants, sans activité ou ouvriers pour beaucoup. Une population qui perçoit la trottinette comme un gadget urbain, pas comme un véhicule motorisé soumis aux mêmes obligations qu’une voiture.

Cette perception se fracasse contre la réalité juridique au premier accident. Comme l’explique l’avocate Célandine Rigoulot : « On peut se retrouver avec une dette de toute une vie. Des gens se retrouvent avec leur salaire ponctionné dans une vie précaire ».
En cas de handicap permanent causé à un piéton, l’indemnisation peut dépasser le million d’euros. Le FGAO avance les fonds pour la victime, mais le conducteur responsable devra tout rembourser. Parfois sur plusieurs décennies.
Le phénomène du débridage des trottinettes aggrave encore la situation. Un accident récent à Beauvais a impliqué une trottinette roulant à 70 km/h, soit près de trois fois la limite légale de 25 km/h. À cette vitesse, un choc avec un piéton peut avoir des conséquences dramatiques. Mais le vrai scandale se cache dans les chiffres d’indemnisation.
818 victimes indemnisées en 2024, et la courbe ne s’inverse pas
Les statistiques du FGAO pour 2024 révèlent une tendance préoccupante. Les trottinettes représentent 8,3 % des véhicules non assurés impliqués dans des accidents corporels. Elles se hissent à la deuxième place, juste derrière les voitures (77,7 %).
En clair : elles dépassent désormais les motos et scooters dans cette sinistre hiérarchie. Sur 4 640 véhicules sans assurance impliqués dans des accidents corporels, près d’un sur douze était une trottinette. Un ratio disproportionné pour des engins qui représentent une fraction minime du parc motorisé français.
Le FGAO a indemnisé 818 victimes blessées par des trottinettes non assurées en 2024. C’est 8 % de plus que l’année précédente. Et c’est là que le paradoxe devient flagrant : pendant que les accidents causés par des véhicules traditionnels non assurés reculent de 7,3 %, ceux liés aux trottinettes continuent de grimper.
Christiane, 67 ans, fait partie de ces victimes. Percutée par une trottinette sur un trottoir parisien, elle a subi une fracture du bassin et une autre à la main gauche. Son agresseur, un jeune homme de 24 ans, circulait sans assurance. Le FGAO a pris en charge l’indemnisation. Mais qui paie réellement la note ?
Ce prélèvement invisible sur votre assurance auto
Contrairement à ce que beaucoup croient, le FGAO n’est pas financé par l’impôt. Il est alimenté par une contribution obligatoire prélevée sur chaque contrat d’assurance automobile souscrit en France. Vous ne la voyez pas dans le détail de votre prime, mais elle est bien là.

En 2024, le fonds a versé 132 millions d’euros aux victimes d’accidents causés par des conducteurs non assurés. C’est 25 % de plus qu’en 2018. Une hausse alimentée en grande partie par l’explosion des sinistres liés aux trottinettes. Chaque accident supplémentaire exerce une pression directe sur les primes d’assurance auto de tous les Français.
Comme le résume Christiane : « Je paie mon assurance auto religieusement chaque année. Lui roule sans rien, me blesse, et c’est le système collectif qui paie. » Un système solidaire sur le principe, mais qui crée une distorsion majeure dans la pratique.
Les automobilistes sont soumis à l’immatriculation, au contrôle technique, au Code de la route, aux radars et aux amendes. Ils financent en plus l’irresponsabilité d’utilisateurs qui échappent à toute contrainte effective. Le phénomène touche aussi les voitures non assurées, mais avec un taux infiniment plus faible et des moyens de contrôle autrement plus efficaces.
Et dans la rue, les situations ambiguës se multiplient. Une trottinette qui slalome entre les voitures, grille un feu, débouche d’un trottoir : autant de scénarios où l’automobiliste se retrouve en position défensive face à des usagers imprévisibles. « La non-assurance prend des formes nouvelles », reconnaît Julien Rencki. Des formes nouvelles qui pèsent de plus en plus lourd. Reste à savoir comment en sortir.
Immatriculation, permis, inclusion automatique : les pistes sur la table
Plusieurs solutions émergent dans le débat public. La première : imposer une immatriculation obligatoire des trottinettes, sur le modèle des cyclomoteurs. Avec une plaque, les contrôles deviennent possibles et le sentiment d’impunité disparaît. C’est d’ailleurs la logique appliquée aux vélos électriques débridés que certaines villes tentent déjà de réguler.
Deuxième piste : un contrôle technique annuel ou un permis de conduire spécifique pour les EDPM. Une approche plus lourde administrativement, mais qui forcerait les utilisateurs à prendre conscience du statut juridique de leur engin.
Troisième option, poussée par les assureurs : inclure automatiquement la garantie EDPM dans les contrats d’assurance habitation. Tout le monde serait couvert, moyennant une majoration forfaitaire. Simple, mais pas sans défauts : ceux qui n’ont pas de trottinette paieraient aussi.
Aucune solution ne fait consensus pour l’instant. Mais l’urgence devient évidente. Avec 680 000 véhicules roulant sans assurance en France en 2025 et les trottinettes représentant une part croissante de ce total, le statu quo n’est plus tenable.
Pour les automobilistes, la question n’est plus de savoir si les règles vont changer. C’est de savoir quand — et surtout comment éviter que la facture leur soit une fois de plus intégralement transférée.