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« C’est très dangereux » : à Bordeaux, le maire déclare la guerre aux vélos électriques qui roulent à 50 km/h

Publié par Elsa Fanjul le 21 Avr 2026 à 9:30

Sur les quais de Bordeaux, certains vélos électriques filent désormais à plus de 40 km/h — presque le double de la limite autorisée. Le nouveau maire Thomas Cazenave promet des confiscations systématiques. Mais derrière cette offensive, une réalité plus complexe se dessine : celle des livreurs qui ne peuvent pas vivre de leur métier sans tricher avec la loi.

Des engins qui doublent la vitesse légale en pleine piste cyclable

Un vélo à assistance électrique est censé couper son moteur à 25 km/h. C’est la loi. Pourtant, sur les pistes cyclables de la métropole bordelaise, de plus en plus d’engins circulent à 40, voire 50 km/h. Le phénomène n’est pas marginal : il suffit de quelques minutes sur le pont de Pierre pour voir défiler ces bolides silencieux entre poussettes et joggers.

Vélo électrique rapide sur une piste cyclable de Bordeaux

Sébastien, père de famille, accroche son vélo sur les quais après une traversée. « Ils roulent énormément vite », constate-t-il. « On en a deux ou trois qui sont arrivés, on les a entendus de très loin, donc on fait attention parce qu’on sait qu’ils arrivent vite. » À quelques mètres, la petite Iba fait du roller avec son père Mokhtar. « Des gros, électriques, j’en vois passer hyper vite », raconte la fillette avec un naturel qui en dit long sur la banalisation du phénomène.

Son père Mokhtar, lui, n’a plus envie d’en rire. Il raconte s’être fait surprendre par la rapidité et le silence des engins, et avoir heurté deux fois des vélos électriques alors qu’il pédalait tranquillement. Le problème ne se limite d’ailleurs pas à la vitesse pure. Comme le rappelle un cas récent où un adolescent fonçait à 111 km/h sur une trottinette débridée, le débridage des deux-roues électriques est un phénomène national qui dépasse largement le cadre bordelais.

Noémie, en plein jogging sur les quais, nuance toutefois le débat. « Ce qui me pose problème au-delà de la vitesse, c’est l’endroit où ils roulent : avec les piétons, sur les trottoirs, c’est le plus risqué. Sinon, sur la route, ils ne me dérangent pas. » La question n’est donc pas seulement celle de la vitesse, mais celle du partage de l’espace public. Et c’est précisément sur ce terrain que le nouveau maire entend agir.

Thomas Cazenave sort les radars et promet la confiscation

« Quand je suis doublé sur une piste cyclable à 40 ou 50 km/h, je trouve que c’est très dangereux. » Thomas Cazenave, élu maire de Bordeaux lors du récent conseil d’installation, n’a pas attendu pour placer le sujet parmi ses priorités de début de mandat. L’ancien ministre macroniste veut frapper vite et fort.

Son plan se décompose en trois étapes. D’abord, des contrôles de vitesse menés par la police municipale directement sur les pistes cyclables. Ensuite, des verbalisations systématiques. Enfin, la confiscation pure et simple des vélos débridés. Un arsenal répressif qui s’ajoute aux opérations déjà menées ponctuellement par la police nationale sur le même sujet.

Contrôle de vitesse policier sur une piste cyclable urbaine

La démarche s’inscrit dans un contexte plus large de réorganisation de l’espace urbain dans les grandes villes françaises. À Bordeaux, le réseau cyclable s’est considérablement développé ces dernières années, attirant un nombre croissant d’usagers aux profils très différents — familles, sportifs, livreurs professionnels. La cohabitation entre un vélo cargo familial à 15 km/h et un speed bike débridé à 50 km/h relève du casse-tête.

Reste une question que les autorités n’ont pas encore tranchée : comment, concrètement, mesurer la vitesse d’un vélo sur une piste cyclable ? Les radars classiques sont calibrés pour les routes. La police municipale devra probablement recourir à des contrôles manuels avec jumelles, un dispositif plus lourd et plus coûteux. Et la frontière entre un vélo légal qui roule vite grâce au coup de pédale et un vélo débridé électroniquement n’est pas toujours facile à établir sur le bord de la route.

Le livreur qui avoue : « Normalement c’est illégal, mais je dois vivre »

Sur la route, un livreur accepte de témoigner. Il reconnaît sans détour avoir débridé son vélo. « Normalement c’est illégal, je dois limiter à 25 km/h, mais j’ai limité à 30 km/h », explique-t-il. Un débridage « léger », dit-il, par rapport à certains collègues qui poussent bien au-delà.

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Sa justification tient en deux mots : survie économique. Soumis à une cadence infernale imposée par les algorithmes des plateformes de livraison, les coursiers n’ont souvent pas le choix. Chaque minute perdue, c’est une course en moins. Chaque course en moins, c’est un revenu qui fond. Le livreur assure néanmoins être prudent et ne pousser la vitesse que sur les trajets les plus longs.

Paradoxe intéressant : l’homme ne s’oppose pas aux contrôles. « Je ne suis pas contre, il faut réduire un peu la vitesse, parce que les vélos filent, ça va trop vite », approuve-t-il. Un aveu qui illustre la schizophrénie dans laquelle vivent ces travailleurs : conscients du danger, mais pris dans un système qui les pousse à prendre des risques. Le parallèle avec le débat sur les limitations de vitesse sur les routes est saisissant : la règle existe, mais la réalité du terrain la rend difficile à tenir.

Car derrière chaque vélo débridé, il y a souvent un travailleur précaire qui a dépensé plusieurs centaines d’euros pour modifier son engin. La confiscation promise par le maire reviendrait à lui retirer son outil de travail du jour au lendemain. Une mesure dont les conséquences humaines dépassent largement le cadre de la sécurité routière.

La proposition alternative que la mairie n’a pas retenue

Jonathan L’Utile Chevallier, coordinateur de la maison des livreurs à Bordeaux, connaît le sujet mieux que quiconque. Il ne conteste pas la nécessité d’agir. « Il y a de plus en plus d’accidents et il est nécessaire d’agir sur ces vélos qui peuvent atteindre des vitesses complètement folles », reconnaît-il sans ambiguïté.

Livreur à vélo électrique dans une rue de Bordeaux

Mais sa mise en garde porte sur la méthode. « Il faut être vigilant que ces contrôles de police ne créent pas une tension supplémentaire, avec des pratiques d’évitement de la police qui pourraient compliquer encore plus la situation des livreurs, mais surtout créer aussi des situations à risque en rue. » En clair : un livreur qui voit un contrôle et prend la fuite en pleine agglomération, c’est potentiellement pire qu’un vélo débridé qui roule en ligne droite.

La maison des livreurs mène déjà des actions de prévention routière pour décourager l’usage de vélos modifiés. Elle propose aussi une alternative à la confiscation totale : une saisie temporaire assortie d’un rebridage obligatoire du vélo avant restitution. Le livreur serait sanctionné, mais retrouverait un outil de travail conforme à la loi. Un compromis que la mairie n’a, pour l’instant, pas retenu dans son arsenal.

L’enjeu dépasse Bordeaux. Avec l’explosion du marché de la livraison à domicile et l’essor des vélos et trottinettes électriques accessibles à bas prix, toutes les grandes villes françaises sont confrontées au même dilemme. Faut-il taper fort pour dissuader, au risque de précariser davantage des travailleurs déjà fragiles ? Ou privilégier l’accompagnement, quitte à laisser le problème s’aggraver pendant des mois ?

Les innovations en matière de sécurité des cyclistes progressent, mais elles ne règlent pas le problème de fond : quand un vélo conçu pour 25 km/h en fait le double, ce n’est plus un vélo au sens de la loi. C’est un cyclomoteur sans immatriculation, sans assurance, et souvent sans casque adapté. À Bordeaux, le bras de fer ne fait que commencer — et les quais de la Garonne en seront le premier champ de bataille.

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