Entre 1980 et 1989, on coule 25 000 pneus de camion à Golfe-Juan pour attirer les poissons : un million d’euros plus tard, 17 901 sont repêchés

Dans les années 1980, l’idée avait tout d’une bonne idée : couler des pneus de camion en Méditerranée pour offrir un logement aux poissons. Quarante ans plus tard, ce sont des scaphandriers qui remontent ces pneus un par un, pour une facture qui dépasse le million d’euros. Ont-ils tout sorti de l’eau ? La réponse officielle est plus nuancée qu’on ne l’imagine.
Des pneus de camion en zone protégée : l’idée qui paraissait brillante
Nous sommes à Vallauris Golfe-Juan, dans les Alpes-Maritimes, en pleine zone Natura 2000. Entre 1980 et 1989, 25 000 pneus de camion, soit 8 141 m³, y sont immergés. L’objectif tient en une phrase : fabriquer un récif artificiel.
Selon le magazine Futura, ces carcasses de caoutchouc devaient attirer les poissons et faciliter leur reproduction. Le but affiché était de soutenir la pêche professionnelle. À l’époque, l’idée n’a rien de farfelu.
Les pneus ont été dispersés sur deux secteurs de la zone, comme l’a précisé la ville de Golfe-Juan dans un communiqué de 2018. Ils formaient des paquets ou des barrières pouvant atteindre 12 mètres de haut, installés par 30 mètres de profondeur. De quoi impressionner, sur le papier.
Ce genre de bonne intention qui laisse des traces dans la nature n’est pas isolé : sur la Chaussée des Géants, par exemple, plus de 10 000 pièces retirées des roches ont inquiété les scientifiques. Mais ici, le scénario est encore plus étonnant.
Car sous l’eau, la belle architecture de caoutchouc n’a pas tenu très longtemps. Et ce qui s’est passé ensuite a transformé un refuge en problème.
Quand le récif devient décharge : métaux lourds, posidonie et facture à sept chiffres
Le point de bascule, ce sont les filins, ces cordages marins qui reliaient les pneus entre eux. Sous l’effet de l’eau de mer et de la houle, ils ont fini par rompre. Libérés, les pneus ont été emportés par les courants et dispersés sur les fonds.
En se désagrégeant, ils auraient libéré des métaux lourds, a indiqué à l’AFP Jacky Bonnemain, porte-parole de l’association Robin des Bois. Ces substances toxiques ont contribué à polluer l’eau et à menacer les organismes marins.
Parmi eux, les herbiers de posidonie, des écosystèmes endémiques de Méditerranée. Selon l’Office français de la biodiversité, ils occupent entre 20 et 50 % des fonds côtiers. Ils stockent du carbone, oxygènent l’eau et produisent de la matière organique.
Les pneus peuvent aussi piéger directement des animaux : un crocodile coincé dans un pneu en Indonésie avait même fait l’objet d’une récompense. À l’opposé, certains projets plongent volontairement des structures en mer dans un tout autre but, comme ces sphères en béton immergées pour stocker l’énergie de demain.
Face au désastre, le Conseil départemental des Alpes-Maritimes décide de tout retirer. La mission, gargantuesque, est confiée à l’Agence française pour la biodiversité. Le coût des opérations : plus d’un million d’euros.
Une première intervention a lieu en 2015. Des plongeurs professionnels ramassent 2 500 pneus, les enfilent sur des filins pour former des amas, puis une grue les hisse à bord d’un bateau.
La deuxième opération, à l’automne 2018, mobilise six à huit scaphandriers pour retirer 10 000 pneus endommagés. Une troisième campagne devait ensuite extraire les 12 500 restants, destinés à devenir granulats ou à être valorisés énergétiquement. Reste une question : tout est-il vraiment sorti de l’eau ?

Le bilan officiel : combien de pneus dorment encore au fond ?
Même une immense nappe d’algues peut inquiéter les chercheurs, comme ce ruban brun long comme un continent dans l’Atlantique. Sur la Côte d’Azur, le sujet est bien plus local, mais le suspense reste entier.
La réponse est non : les 25 000 pneus n’ont pas tous été retirés. C’est ce qu’affirme le bilan de Life Marha, un programme européen consacré à la préservation des habitats marins.
Publié en 2024, ce document indique que 17 901 pneus ont été retirés, dont 9 308 en 2018 et 8 593 en 2019. Cela représente près de 156 tonnes de déchets sortis de l’eau.
Un simple calcul montre l’écart avec les 25 000 d’origine, mais l’organisme se veut rassurant. Selon lui, « seuls quelques pneus épars ou complètement sédimentés sont encore présents ».
Autre point important : selon le suivi environnemental cité par Démotivateur, le chantier n’a pas eu d’incidences significatives sur la qualité du milieu marin. Autrement dit, remonter les pneus n’a pas aggravé les choses.
Voilà donc le dénouement : des milliers de pneus repêchés, plus d’un million d’euros dépensés, et quelques restes enfouis dans les sédiments. Un fiasco, oui, mais corrigé en grande partie.
Ce que cette affaire dit de nos fonds marins
Ce chantier donne une leçon simple : ce qu’on immerge ne disparaît pas, et le réparer coûte souvent bien plus cher que de l’avoir posé. Les récifs de pneus, pensés comme un coup de pouce à la pêche, se sont retournés contre le milieu qu’ils devaient aider.
L’affaire montre aussi que la réparation prend du temps. Entre les premières immersions et les dernières campagnes de retrait, il s’est écoulé des décennies. La question se pose désormais de savoir ce que l’on doit surveiller sur ces fonds.
Les pollutions sous-marines ne se voient pas toujours à l’œil nu, et celles de l’eau que nous buvons non plus. Pour preuve, des traces de médicaments détectées dans 30 % des communes posent la même question de fond : que laisse-t-on derrière nous ?
Reste l’essentiel : la Méditerranée garde de quoi surprendre, y compris de très belles surprises. Un plongeur a ainsi réussi à filmer un grand requin blanc en Méditerranée pour la première fois.
Et pour Golfe-Juan, l’histoire n’est pas tout à fait finie : quelques pneus sédimentés dorment toujours au fond, et le programme européen a fait le point sur le chantier en 2024.
Moralité : un récif de pneus qui devait nourrir la mer a surtout nourri les factures. Mais les cargaisons perdues en mer n’ont pas fini de livrer leurs secrets : que deviennent 5 millions de Lego tombés d’un cargo presque 30 ans plus tard ? Et il y a plus bizarre encore : d’où venaient ces téléphones Garfield orange qui s’échouaient sur les plages bretonnes ?