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Route solaire de Normandie : la France a dépensé 5 millions d’euros avant de tout démonter 3 ans plus tard

Publié par Elsa Fanjul le 17 Sep 2026 à 14:04
Dalles solaires fissurées sur une route de campagne

En décembre 2016, la France inaugurait en grande pompe un kilomètre de route entièrement recouvert de panneaux photovoltaïques. Le projet, baptisé Wattway, devait marquer le début d’une révolution énergétique française. Moins de trois ans plus tard, les ouvriers ont dû démanteler une bonne partie de cette route devenue inutilisable, révélant une erreur de conception que personne n’avait vraiment anticipée.

Un kilomètre d’asphalte censé produire de l’électricité pour 5 000 habitants

Le 22 décembre 2016, la ministre de l’Environnement Ségolène Royal inaugure la route départementale 5 à Tourouvre-au-Perche, en Normandie. Sur ce tronçon, environ 2 800 m² de dalles photovoltaïques ont été collées à même l’asphalte, développées par l’entreprise Colas après cinq ans de recherche avec l’Institut national de l’énergie solaire.

L’ambition était immense : Ségolène Royal évoquait alors l’installation de 1 000 kilomètres de routes solaires à travers tout le pays, dans un contexte où la France cherchait déjà à muscler sa production d’énergie renouvelable. Colas promettait une production quotidienne de 790 kWh, suffisante pour couvrir l’éclairage public d’une ville de 5 000 habitants.

Le concept séduisait sur le papier : exploiter une surface déjà imperméabilisée, sans toucher aux toitures ni aux terres agricoles. La France avait investi environ 5 millions d’euros d’argent public dans ce projet pilote, un pari sur l’avenir comparable à d’autres paris technologiques ambitieux, à l’image des grands projets industriels que le pays multiplie parfois sans garantie de succès, comme récemment dans l’hydrogène maritime.

Le coût était déjà trois fois plus élevé qu’une installation classique

Dès le lancement, des signaux inquiétants existaient. Chaque watt-crête installé coûtait environ 17 euros, contre 1,30 euro pour les grandes installations sur toiture et parfois moins d’un euro pour les centrales au sol. L’écart était vertigineux, un peu à l’image des évolutions de prix qu’on observe ailleurs, comme le prix de l’essence entre 1970 et aujourd’hui.

Le problème principal n’était pourtant pas financier au départ, mais physique. Un panneau solaire classique peut être orienté et incliné pour capter au mieux le rayonnement. À Tourouvre, les cellules étaient posées à plat, fréquemment à l’ombre des véhicules qui roulaient dessus, et accumulaient poussière et feuilles mortes.

Le trafic continu a accéléré une usure impossible à contenir. Les intempéries provoquaient des pannes électriques répétées, tandis que le bruit du roulement sur ce revêtement particulier a contraint les autorités à abaisser la vitesse à 70 km/h sur ce tronçon, un peu comme d’autres infrastructures françaises doivent s’adapter à des contraintes imprévues, à l’image de ce poêle à granulés paralysé par une coupure de courant.

Main examinant un panneau photovoltaïque routier endommagé

« On paie le prix du roulement » : l’aveu qui a mis fin au projet

L’expert en énergie solaire Marc Jedliczka, de l’association Hespul, a résumé le dilemme avec une pointe d’ironie qui a fait le tour du secteur : on ne peut pas exploiter des routes pour produire de l’électricité sans leur faire subir, en retour, le prix de leur fonction première, le passage des véhicules.

Deux ans et demi après la mise en service, le constat était sans appel : joints détruits, panneaux décollés, revêtement en résine massivement dégradé. Fin mai 2019, une centaine de mètres a dû être retirée, la détérioration rendant toute réparation impossible. Deux ans plus tard, c’est l’ensemble de la structure de Tourouvre-au-Perche qui a été démontée.

En 2019 déjà, le directeur de Wattway, Étienne Gaudin, admettait que la technologie n’était pas assez mûre pour le trafic interurbain et n’était pas pertinente pour une production d’énergie à grande échelle. L’entreprise a depuis réorienté ses efforts vers de petits modules de 3, 6 ou 9 m² destinés aux caméras de surveillance, abris-bus ou passages piétons, une électricité qui reste, selon ses propres aveux, cinq à six fois plus chère que celle des installations photovoltaïques classiques, un peu comme certaines solutions de recharge électrique peinent encore à rivaliser en coût avec les équipements traditionnels.

L’échec normand a douché net les ambitions françaises en la matière. Disposer de millions de mètres carrés d’asphalte ne signifie pas qu’ils sont adaptés à produire de l’électricité : inclinaison sous-optimale, ombrage, saleté et usure mécanique constante ont eu raison d’une idée pourtant séduisante sur le papier. Une autre piste électrique, cette fois près du Mont-Blanc, espère aujourd’hui tirer les leçons de ce fiasco. La route, décidément, préfère qu’on la laisse rouler.

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