Aucun mâle dans son bassin depuis 8 ans, et pourtant elle est enceinte : l’histoire de Charlotte, la raie qui a passionné la planète, a pris une fin inattendue
Une échographie, et la stupeur. Dans un petit aquarium des montagnes de Caroline du Nord, une raie femelle est déclarée enceinte. Problème : elle ne partage plus son bassin avec un mâle de son espèce depuis plus de huit ans. Pendant des mois, le monde entier s’est passionné pour ce mystère. Mais l’histoire ne s’est pas du tout terminée comme prévu.
Une raie de la taille d’une assiette
Charlotte est une pastenague ronde, une petite raie originaire des côtes du sud de la Californie. Elle n’est pas plus grande qu’une assiette. Comme beaucoup de raies, cette espèce, qui affectionne les fonds sableux peu profonds, possède un aiguillon venimeux sur la queue.
Elle vit à Hendersonville, une petite ville des montagnes Blue Ridge, en Caroline du Nord. Plus précisément à l’Aquarium and Shark Lab de Team ECCO, une association à but non lucratif consacrée à l’éducation à l’océan.
Rien ne la distinguait vraiment des autres pensionnaires. Jusqu’à ce qu’une échographie vienne tout bouleverser.
Une échographie qui laisse tout le monde sans voix
Le résultat stupéfie l’équipe : selon la chaîne australienne ABC, l’examen révèle que Charlotte porte des œufs. Elle pourrait donner naissance à jusqu’à quatre petits.
Le problème, c’est qu’aucun mâle de son espèce ne vit avec elle, et ce depuis très longtemps. Selon ABC, Charlotte n’a pas partagé son bassin avec un mâle pastenague depuis plus de huit ans.
En février 2024, l’aquarium annonce publiquement la nouvelle. Elle fait aussitôt le tour du monde. Médias américains, britanniques, australiens : tout le monde veut savoir comment Charlotte a pu tomber enceinte.
Ces mystères de la reproduction animale fascinent toujours autant. Il y a peu, nous vous expliquions pourquoi une femelle lièvre peut être enceinte deux fois en même temps.
La piste des requins
Une première hypothèse circule rapidement. Charlotte partage en effet son bassin avec de petits requins. Et selon Brenda Ramer, fondatrice et directrice de Team ECCO, citée par la chaîne ABC 13, des marques de morsures observées sur la raie pourraient laisser penser que des requins mâles se sont accouplés avec elle.
Raies et requins sont des cousins éloignés. Mais pour les scientifiques, un bébé hybride est impossible. « Même s’ils pouvaient s’accoupler, ils ne seraient pas en mesure de produire une progéniture viable », explique la spécialiste des raies Joni Pini-Fitzsimmons, de l’université Charles-Darwin, au magazine BBC Discover Wildlife. Leur anatomie et leur ADN sont tout simplement incompatibles.
Le mystère de la parthénogenèse
L’explication privilégiée est bien plus fascinante. Elle porte un nom savant : la parthénogenèse. Il s’agit d’une forme de reproduction asexuée, dans laquelle un embryon se développe à partir d’un ovule qui n’a pas été fécondé par un spermatozoïde.
Autrement dit, la femelle peut se reproduire seule, sans mâle. Ce phénomène reste rare, mais il a déjà été observé chez certaines espèces, notamment chez des requins, des serpents ou des lézards, souvent en captivité, lorsque les femelles sont isolées.
Selon le site Daily Geek Show, un requin bambou d’un aquarium de Caroline du Nord se serait ainsi reproduit 14 fois de cette manière. Nous vous avions aussi raconté l’histoire de cette femelle python de 62 ans qui a pondu des œufs sans avoir côtoyé de mâle depuis 15 ans.
Comment une femelle peut-elle se reproduire seule ?
Chez les animaux capables de parthénogenèse, l’ovule de la femelle peut, dans certaines conditions, se mettre à se développer comme s’il avait été fécondé. Il utilise alors uniquement le matériel génétique de la mère.
Conséquence : les petits qui naissent de cette façon ne sont pas tout à fait des clones, mais ils présentent une diversité génétique très réduite. C’est pourquoi les scientifiques considèrent ce mode de reproduction comme une sorte de solution de secours, lorsque aucun mâle n’est disponible.
Le phénomène existe même chez de tout petits animaux du jardin. C’est notamment ce qui explique pourquoi les pucerons envahissent vos plantes en quelques jours.
Une naissance très attendue
Pour lever le doute une bonne fois pour toutes, il faudra attendre la naissance. Des tests ADN sur les petits doivent permettre de savoir s’ils sont bien issus de leur seule mère.
Chez la pastenague ronde, la gestation dure en général trois à quatre mois, selon le laboratoire de recherche sur les requins de l’université d’État de Californie. L’aquarium estime alors que Charlotte pourrait mettre bas dans les deux semaines.
La petite structure de Hendersonville devient soudain célèbre. Brenda Ramer et son équipe publient chaque semaine des vidéos pour donner des nouvelles de leur pensionnaire. De nombreux internautes suivent l’affaire de près, guettant le moindre signe d’une naissance imminente.
Une grossesse qui n’en finit pas
Mais les semaines passent, et rien ne se produit. Les trois à quatre mois de gestation habituels sont largement dépassés. Sur les réseaux sociaux, les doutes commencent à se faire entendre.
Certains critiques vont jusqu’à parler d’un « coup de publicité ». À la mi-mai, l’aquarium désactive les commentaires sous ses publications Facebook.
Le coup de théâtre
Le 30 mai 2024, l’aquarium publie enfin une explication. Charlotte souffre d’une « maladie reproductive rare », qui affecte son appareil reproducteur. L’établissement évoque « un développement médical triste et inattendu ».
Le 5 juin, nouvelle annonce : Charlotte n’est « plus enceinte en raison de sa maladie reproductive », mais son état est « stable ». L’aquarium ferme temporairement ses portes pour se consacrer à ses soins.
L’établissement ne précise ni la nature exacte de la maladie, ni si Charlotte a réellement été enceinte à un moment donné. Une zone d’ombre qui alimente encore davantage les spéculations des internautes.
La triste fin de Charlotte
Quelques semaines plus tard, le 1er juillet 2024, Team ECCO annonce la nouvelle que redoutaient ses fans. « Notre raie Charlotte est décédée aujourd’hui », écrit l’aquarium sur Facebook.
L’établissement reste fermé après sa disparition. Les petits tant attendus ne sont jamais venus au monde, et le mystère de sa grossesse n’a jamais été totalement éclairci.
Un mystère qui intrigue encore
L’histoire de Charlotte n’a pas permis de prouver un nouveau cas de parthénogenèse chez la raie. Mais elle a fait découvrir au grand public ce phénomène étonnant, que les scientifiques continuent d’étudier. Et elle a transformé, le temps de quelques mois, un petit aquarium de montagne en star internationale.
Le monde marin réserve d’ailleurs bien d’autres surprises. Une famille de touristes a par exemple aidé une raie à accoucher sur une plage. Et en Nouvelle-Calédonie, trois requins ont été filmés en plein accouplement, des images inédites qui ont bousculé la science.