« Je la tapais, je la giflais » : la mère de la martyre de l’A10 se souvient des gifles, pas des morsures

On entend d’abord son souffle dans le micro, puis de longs silences. À Blois, Halima El Bakhti, 72 ans, est interrogée sur la mort de la petite Inass, retrouvée en 1987 au bord de l’autoroute A10. Elle reconnaît les gifles et les coups. Mais face aux blessures les plus graves, une même phrase revient en boucle, et elle pèse lourd dans ce procès.
Trois heures à la barre : ce que la mère d’Inass admet devant la cour
Ce vendredi 6 novembre 2026, la cour d’assises de Blois, dans le Loir-et-Cher, entend enfin l’accusée sur le fond. Halima El Bakhti est jugée dans l’affaire dite de la « martyre de l’A10 ». Elle encourt la réclusion criminelle à perpétuité.
L’audience arrive trois jours après un malaise de l’accusée. Selon Actu, qui suit les débats, l’interrogatoire dure plus de trois heures. Les réponses sont hachées, entrecoupées de pauses, souvent très brèves.
La présidente l’interroge sur les violences et sur les souffrances endurées par la fillette. « Je la tapais, je la giflais », répond l’accusée. Puis elle précise : « Je me mets en colère et je la tape. Avec la main. Je la gifle avec la main. »
C’est donc un aveu, mais un aveu qui s’arrête à la porte. Elle parle d’une « période noire », durant laquelle, dit-elle, « je ne savais pas ce que je faisais ». La formule revient plusieurs fois, comme une manière de poser une distance avec les faits.
Ce procès s’est ouvert des décennies après la découverte du corps de la petite Inass. Les questions de la cour portent donc sur un passé lointain. Mais avant d’arriver à ce qu’elle ne parvient pas à dire, il faut revenir à ce qu’elle raconte du tout début, de l’autre côté de la Méditerranée.
De Casablanca à Puteaux, puis la route du Maroc : le récit d’une mère
Halima El Bakhti accouche au Maroc. Elle confie alors le nouveau-né à sa propre mère, à Casablanca. D’après son récit, la famille d’Ahmed Touloub l’aurait contrainte à laisser le bébé sur place, afin qu’elle rejoigne son mari en France et l’aide au magasin dont il s’occupait.
« Je n’arrêtais pas de pleurer. Je suis rentrée sans ma fille, sans ma moitié », raconte-t-elle. Un an plus tard, elle retourne chercher Inass et la ramène au domicile familial, à Puteaux. Lors de son audition en 2018, Ahmed Touloub situe justement à cette période le « début du calvaire ».
Les retrouvailles tournent mal. « Inass ne me reconnaît absolument pas », dit-elle. La fillette pleure, crie, réclame sa grand-mère. « Je me suis dit qu’elle allait se calmer. Mais rien à faire. »
La présidente demande alors comment elle se comportait avec l’enfant, une fois à la maison. La réponse est glaçante : « Je l’abandonne, je ne m’en occupe pas. Je me sauve pour ne pas me retrouver avec elle et la taper. » Une mère qui fuit sa propre colère, dit-elle, sans que personne ne vienne l’arrêter.
Cette enquête est aussi le fruit de témoignages, comme celui de l’homme qui a découvert le corps de l’enfant. Mais l’accusée, elle, garde un souvenir précis d’un seul moment : la nuit du 10 août 1987.
La famille roule vers le Maroc. « Elle pose sa tête sur mes genoux et elle ne bouge plus. Je pensais qu’elle voulait dormir. À un moment, j’ai dit qu’Inass ne bougeait plus. » Ahmed Touloub serait alors venu vérifier. « Il m’a dit qu’elle était morte », rapporte-t-elle.
Toujours selon elle, son mari serait sorti, aurait ouvert le coffre, pris une couverture bleue pour y envelopper l’enfant et déposer son corps au bord de l’autoroute. Le couple aurait ensuite repris la route. Ce souvenir-là est net. Celui des blessures, beaucoup moins.

Une vingtaine de morsures et une réponse qui ne change pas
Les dossiers d’enfants morts sous les coups ne manquent pas, celui de la petite Yuna à Creil l’a rappelé. Mais ici, ce sont les expertises médico-légales qui frappent. Présentées à l’audience, elles dressent un tableau d’une violence extrême.
Le décès d’Inass est attribué à des violences répétées, ayant notamment entraîné une importante perte de sang. Parmi les blessures relevées, une morsure particulièrement violente au niveau du sein droit, avec arrachement de tissus.
« Ça n’est pas un simple coup, ni une chute dans l’escalier », rappelle la présidente. Les experts ont en effet retrouvé une vingtaine de morsures sur le corps de l’enfant. Ils ont aussi relevé de multiples fractures, anciennes et récentes : poignets, coudes, tibia, bras, côtes et genoux.
Voilà le moment où la réponse de l’accusée devient le cœur de l’audience. « Les gifles, je m’en rappelle. Les morsures, je ne m’en rappelle pas. » Elle le répète au fil des questions, avec les mêmes mots, ou presque.
Face à l’accumulation de blessures, elle redit : « Je ne m’en rappelle plus. » Interrogée sur la mort de sa fille, elle avance qu’Inass serait décédée parce qu’« elle était fatiguée, très fatiguée ».
C’est là toute la tension de cette journée. D’un côté, des gifles reconnues, des coups admis. De l’autre, des lésions que la cour détaille et que l’accusée dit ne pas pouvoir expliquer. L’écart entre les deux est exactement ce que la cour doit maintenant trancher.
Ce que ce vendredi change pour la suite du procès
Après plus de trois heures d’interrogatoire, la fatigue se lit sur le visage de l’accusée, âgée de 72 ans. Son récit n’est que sa version des faits. Mais il place Ahmed Touloub au centre des circonstances de l’abandon du corps d’Inass.
Les responsabilités de chacun restent d’ailleurs au cœur des débats. Qui a fait quoi, qui savait quoi, qui a décidé de quoi : la cour devra démêler des versions qui se renvoient, en partie, la balle. Et plusieurs décennies séparent ces faits de la salle d’audience.
La suite est déjà fixée. L’expertise cognitive d’Ahmed Touloub est prévue à 18 heures, ce même vendredi. L’audience est ensuite suspendue jusqu’au lundi 9 novembre 2026. Ce week-end, la cour aura donc le temps de relire les mots de la mère.
Ces dossiers laissent rarement indifférent. D’autres affaires de maltraitance d’enfants ont aussi marqué la justice, comme celle de ces seize enfants enfermés pendant quatre ans dans 12 m² en Ohio. Elles posent toutes la même question : comment personne n’a rien vu ?
Une autre affaire américaine pose cette même question avec un enfant de sept ans : celle de ses parents qui risquent la perpétuité. À Blois, la cour devra répondre pour Inass.
Les gifles, elle s’en souvient. Le reste, elle dit l’avoir oublié, et c’est désormais à la cour de décider ce que valent ces trous de mémoire.
Si vous pensiez que la justice avait déjà tout vu, ce qu’elle vient de décider après une nuit de Noël à Meaux vous fera réfléchir autrement.
Et pour une tout autre affaire de manipulation, cette femme de 37 ans adoptée en se faisant passer pour une enfant de 12 ans se lit d’une traite.