« Cela fait 31 ans que j’attends que vous veniez » : la phrase attribuée au père de la martyre de l’A10
Un corps de fillette, une couverture, une glissière de sécurité. Pendant 31 ans, la « martyre de l’A10 » est restée sans nom, sans signalement, sans famille qui la réclame. Aujourd’hui, ses parents, Halima E. et Ahmed T., s’apprêtent à répondre de sa mort devant une cour d’assises. Ce qu’ils ont dit aux enquêteurs après tant d’années éclaire en partie l’affaire, mais pas tout.

Une fillette de 4 ans derrière une glissière, et personne pour la chercher
Le 11 août 1987, un corps est découvert derrière une glissière de sécurité de l’autoroute A10, près de Suèvres, dans le Loir-et-Cher. C’est celui d’une fillette d’environ 4 ans, enroulée dans une couverture. Elle porte les stigmates de nombreuses violences.
Ce qui frappe les enquêteurs, c’est le silence autour d’elle. Aucune disparition n’est signalée, ni à ce moment-là ni plus tard. L’enfant devient alors, dans la presse, la « martyre de l’A10 », une petite inconnue dont personne ne semble réclamer le nom.
Les années passent. En 2007, un prélèvement réalisé sur la couverture fait ressortir deux profils génétiques distincts, ceux d’un homme et d’une femme. Mais aucune correspondance n’existe alors dans les fichiers. Le dossier reste ouvert, sans visage à mettre sur les adultes.
Ce genre d’impasse n’est pas rare dans les dossiers anciens : parfois, un indice dort des années avant de parler. Une famille entière disparue un soir de Noël 1972 rappelle à quel point certaines affaires attendent longtemps leur heure. Ici, le déclic viendra d’un endroit que personne n’attendait : une simple bagarre.
De la bagarre de 2018 à la double interpellation
Onze ans après le premier prélèvement, un homme est interpellé à Villers-Cotterêts, dans l’Aisne, à la suite d’une bagarre. Son ADN est comparé à celui retrouvé sur la couverture. Le résultat tombe : il s’agit du frère de la fillette.
Les enquêteurs remontent alors jusqu’aux parents. Halima E. et Ahmed T. sont interpellés en même temps, le 12 juin 2018. La petite, née en 1983, est identifiée : elle s’appelait Inass Touloub et était la troisième d’une famille de sept enfants.
Que devenait la famille entre-temps ? Selon La Dépêche, après la mort de la fillette, fin 1987, les parents se sont installés à Villers-Cotterêts. Ahmed T. y a repris un commerce à l’entrée de la commune, qui aurait été successivement épicerie, boucherie halal puis restaurant de kebab.
Le couple s’est séparé en 2010. Ahmed T. est retourné vivre à Puteaux, en région parisienne, tandis que Halima E. est restée à Villers-Cotterêts avec ses fils. Trente et un ans d’une vie en apparence ordinaire, avec un secret qu’une trace génétique a fini par rattraper, un peu comme ce chewing-gum jeté il y a 40 ans qui avait confondu un tueur en série.
Reste à savoir ce que les parents ont dit une fois face aux enquêteurs. Et c’est là que la phrase la plus troublante du dossier apparaît. Selon Libération, Ahmed T. aurait très vite lâché : « Cela fait 31 ans que j’attends que vous veniez ».

Les versions du père, les versions de la mère
Cette phrase, rapportée par une enquête qui a elle aussi mis des décennies à aboutir, n’est que le début de son récit. Le sexagénaire a expliqué que, le 11 août 1987, la famille était partie en vacances vers le Maroc, sous l’impulsion de son épouse. Selon lui, il s’était absenté juste avant le départ pour emprunter de l’argent à un ami.
En rentrant, il aurait trouvé Inass inanimée sur le canapé. Il aurait songé à prévenir les forces de l’ordre sans jamais le faire. « J’ai été lâche », aurait-il confié aux enquêteurs.
Toujours selon ses déclarations, il vivait « un enfer » avec son épouse. Le procureur avait alors rapporté qu’elle aurait été violente envers lui et envers leurs trois filles, qu’il avait peur d’elle et vivait sous sa domination. Pourtant, une réalité demeure : l’homme, alors d’une trentaine d’années, a bien pris la route avec sa famille, Inass, inanimée ou morte, parmi les autres enfants. Son avocat, Frank Berton, contacté, n’a pas donné suite.
Du côté de Halima E., le récit est plus mouvant. Elle aurait changé de version à de multiples reprises face aux enquêteurs et aux juges. D’abord, elle aurait soutenu qu’Inass était en vie et vivait au Maroc.
Vérification faite, la fillette y avait bien passé ses 18 premiers mois, mais avait ensuite retrouvé ses parents en région parisienne. Halima E. aurait aussi affirmé, selon Libération, « ne pas être la mère » de l’enfant. Puis elle aurait expliqué au magistrat instructeur être elle-même victime de violences conjugales. Elle a reconnu qu’elle pouvait être violente avec Inass, mais nié toute responsabilité dans sa mort.
Ce que le procès de Blois devra trancher dès le 2 novembre
Les deux parents, aujourd’hui âgés de 72 et 74 ans, comparaîtront libres devant la cour d’assises du Loir-et-Cher, à Blois, à partir du 2 novembre. La mère est poursuivie pour torture et actes de barbarie ayant entraîné la mort. Le père doit répondre de complicité. Tous deux encourent la réclusion criminelle à perpétuité.
Une dizaine de parties civiles sont attendues, parmi lesquelles les six autres enfants du couple et plusieurs associations de protection de l’enfance. Leur présence dit le poids de cette histoire : ces frères et sœurs ont grandi dans la même famille qu’Inass.
Le procès devra notamment éclaircir les circonstances des violences et déterminer la part de responsabilité de chacun dans la mort de la fillette. Les versions contradictoires des deux accusés seront au cœur des débats. Les deux parents restent présumés innocents jusqu’à la décision de la cour.
Autre question que beaucoup se posent : comment une enfant a-t-elle pu disparaître sans que personne ne s’en inquiète pendant plus de trois décennies ? L’audience apportera peut-être des éléments, comme dans l’affaire de cette fillette de 8 ans tuée en 1960, résolue 65 ans plus tard grâce à l’ADN.
Ces dossiers prouvent qu’un fil génétique peut tout rouvrir, parfois par le plus grand des hasards, comme ce test ADN passé par simple curiosité. À Blois, le débat portera sur des faits vieux de 39 ans, et sur ce que chacun savait.
Une petite fille, une couverture, trente et un ans de silence : l’A10 n’a jamais livré son secret toute seule, il a fallu une bagarre et un fil d’ADN.
Et si une adolescente disparue en allant voir son cheval, retrouvée vivante 32 ans plus tard, vous a déjà fait croire que le temps efface tout, son histoire vous fera changer d’avis.
Quant à cette sixième victime que personne n’aurait remarquée dans une célèbre affaire, elle pose la même question : qui se souvient de ceux qu’on ne cherche pas ?