En 1810, Napoléon fait entrer sa nouvelle épouse dans Paris sous l’Arc de triomphe : le monument n’existe pas encore, on l’a fabriqué en toile peinte
Cette semaine, un juge fédéral américain a suspendu le projet d’arc de triomphe que Donald Trump veut faire bâtir à Washington, juste après sa validation par une commission. L’histoire des arcs de triomphe est décidément pleine de rebondissements. Celui de Paris, le plus célèbre du monde, a connu un épisode encore plus étonnant.

Le 2 avril 1810, Napoléon fait son entrée dans la capitale avec sa nouvelle épouse, l’archiduchesse Marie-Louise d’Autriche. Le cortège passe sous l’Arc de triomphe de l’Étoile. Problème : à cette date, l’Arc de triomphe n’existe pas.
Un arc promis aux soldats d’Austerlitz
Tout commence au lendemain de la victoire d’Austerlitz, en décembre 1805. Napoléon promet à ses troupes : « Vous ne rentrerez dans vos foyers que sous des arcs de triomphe. » L’empereur pense aux arcs de la Rome antique, sous lesquels défilaient les généraux victorieux.
En 1806, il ordonne la construction d’un arc géant à l’ouest de Paris, sur la place de l’Étoile. Le 11 mai, il en confie le projet aux architectes Jean-François-Thérèse Chalgrin et Jean-Arnaud Raymond. La première pierre est posée le 15 août 1806, jour de l’anniversaire de l’empereur.
Mais le chantier est colossal. Rien que les fondations demandent deux ans de travaux. En 1808, Chalgrin devient seul responsable du chantier. Et en 1810, quand Napoléon décide d’épouser Marie-Louise, la base des quatre piliers dépasse à peine du sol.
Vingt jours pour bâtir un faux arc grandeur nature
L’itinéraire du cortège nuptial est pourtant fixé : l’entrée dans Paris doit se faire par la place de l’Étoile. Impossible de faire passer la nouvelle impératrice devant un terrain vague. Chalgrin trouve une solution digne d’un décor d’opéra.
Il fait dresser sur les fondations un simulacre de l’Arc, à taille réelle, en charpente de bois recouverte de toile peinte. Selon une description conservée au Sir John Soane’s Museum de Londres, ce faux arc est monté en vingt jours. Le décor reproduit fidèlement le monument prévu, et porte même une dédicace : « À Napoléon et à Marie-Louise, la ville de Paris ».
Le 2 avril 1810, le cortège impérial s’arrête brièvement sous l’arc en toile avant de rejoindre la chapelle aménagée au Louvre, où le mariage religieux est célébré. Les gravures de l’époque montrent la scène comme si le monument était achevé.
Le décor a une autre utilité. Pour la première fois, Chalgrin voit son arc en volume, à l’échelle réelle. Il en profite pour apporter les dernières modifications à son projet. La maquette provisoire a servi de répétition générale.
Les chantiers démesurés qui ne finissent jamais à temps, TDN en a raconté d’autres, comme celui de la plus grosse foreuse du monde, coincée deux ans sous Seattle.
Napoléon ne passera sous le vrai arc qu’en 1840, dans son cercueil
Le vrai chantier, lui, accumule les retards. Chalgrin meurt en 1811. Après les défaites de 1814, les travaux sont interrompus, puis abandonnés après Waterloo. Les rois de la Restauration n’ont aucune envie d’achever un monument à la gloire de leur ennemi.
Il faut attendre la monarchie de Juillet et Louis-Philippe pour que l’Arc de triomphe soit enfin terminé, en 1836. Il aura connu un empereur, trois rois et cinq architectes. Le monument mesure plus de 49 mètres de haut, plus de 44 mètres de long et plus de 22 mètres de large, pour un poids estimé à 100 000 tonnes. Sous ses voûtes sont gravés les noms de 658 amiraux, maréchaux et généraux du Premier Empire.
Napoléon, mort en exil à Sainte-Hélène en 1821, ne l’a jamais vu achevé. Le seul passage de l’empereur sous l’arc de pierre a lieu le 15 décembre 1840, lors du retour de ses cendres : le char funèbre traverse l’Arc de triomphe avant de rejoindre les Invalides.
Ce qu’il reste du faux arc de 1810
Le décor de bois et de toile était éphémère par nature. Il survit surtout dans les gravures de l’époque, conservées notamment à la Bibliothèque nationale de France, qui montrent le cortège de 1810 passant sous un arc parfaitement crédible.
Ce que les passants voient aujourd’hui place de l’Étoile est donc la deuxième version du monument. La première, celle que Marie-Louise a découverte en entrant dans Paris, n’a tenu que le temps d’une fête.
Pour d’autres projets hors norme, TDN a raconté le vol de 26 secondes du plus grand avion jamais construit, ou celui du Concorde 001 franchissant Mach 2 pour la première fois.