Au lendemain du Nouvel An, des télévisions, des jouets et des chaussures s’échouent sur des îles des Pays-Bas : un géant des mers vient de perdre 342 conteneurs
Le 2 janvier 2019, les habitants de petites îles néerlandaises se réveillent face à un spectacle surréaliste. Sur leurs plages s’entassent des écrans plats, des jouets, des meubles, des chaussures et des sacs entiers. Pendant la nuit, l’un des plus grands porte-conteneurs du monde a été pris dans une tempête. Et l’inventaire de ce qu’il a perdu donne le vertige.

Un géant pris dans la tempête
Le MSC Zoe n’est pas un navire comme les autres. Long de 395 mètres et large de 59, il fait partie, lors de sa construction en 2015, des plus grands porte-conteneurs de la planète. Il peut transporter plus de 19 000 conteneurs standards.
Dans la nuit du 1er au 2 janvier 2019, il navigue en mer du Nord. Parti de Sines, au Portugal, il fait route vers le port allemand de Bremerhaven. Il longe alors les îles des Wadden, un chapelet d’îles situées au large des côtes néerlandaises et allemandes.
Mais une violente tempête de nord-ouest souffle sur la région. Frappé de côté par les vagues, le navire roule de façon extrême. Et ses conteneurs commencent à passer par-dessus bord.
Des centaines de conteneurs à la mer
Au départ, on parle d’environ 270 conteneurs tombés à la mer. Mais le bilan ne cesse de s’alourdir au fil des jours. Au final, selon le Bureau néerlandais pour la sécurité, le MSC Zoe a perdu 342 conteneurs, soit environ 3 000 tonnes de marchandises.
Certains coulent. D’autres se brisent. Et leur contenu se répand dans la mer, avant d’être poussé par le vent et les vagues vers les côtes.
Ces cargaisons perdues fascinent toujours autant. Nous vous avions raconté l’incroyable voyage de ces 28 800 canards en plastique tombés d’un cargo en 1992, que des scientifiques suivent encore à travers les océans. Ou celui des 61 000 baskets Nike perdues en mer en 1990, que des habitants de la côte ouest américaine ont tenté de réassortir par paires.
Des plages transformées en supermarché
Le lendemain, les îles de Vlieland, Terschelling, Ameland et Schiermonnikoog, aux Pays-Bas, ainsi que l’île allemande de Borkum, découvrent l’ampleur des dégâts.
Selon la chaîne canadienne Global News, les plages sont jonchées d’écrans plats, d’ampoules, de pièces automobiles, de meubles en kit, de vêtements et de jouets. On y trouve aussi des chaussures, des sacs, des coussins et des chaises.
Très vite, des habitants viennent ramasser ce qu’ils peuvent. La maire de Vlieland, Tineke Schokker, préfère y voir un geste d’entraide. « C’est vraiment gentil de la part des gens », déclare-t-elle. Avant d’ajouter que traiter ces déchets « coûterait plus cher que ce que valent les objets ».
Des produits dangereux parmi les déchets
Mais tout n’est pas aussi anodin que des jouets ou des chaussures. Parmi les marchandises échouées figurent aussi des sacs de peroxydes organiques, des produits chimiques dangereux. Selon Global News, trois conteneurs contenant des matières dangereuses restent introuvables dans les premiers jours.
Et il y a un autre problème, plus discret mais très inquiétant : des millions de petites billes de plastique, utilisées dans l’industrie pour fabriquer des objets, se dispersent sur les plages et dans la mer.
Les îles des Wadden ne sont pas n’importe quel littoral. La mer des Wadden est classée réserve de biosphère par l’Unesco, et abrite de nombreux oiseaux et mammifères marins.
L’armée appelée en renfort
Face à l’ampleur de la pollution, une vaste opération de nettoyage est lancée. Des bénévoles, des pêcheurs et des militaires néerlandais sont mobilisés pour ramasser les débris.
En mer, la compagnie MSC lance une opération de récupération pour localiser et remonter les conteneurs tombés au fond. Selon le site DutchNews, 299 conteneurs ont été récupérés en novembre 2019, pour un coût de 35 millions d’euros, à la charge de l’armateur.
L’État néerlandais, les communes et les gestionnaires d’espaces naturels réclament de leur côté 3,35 millions d’euros à la compagnie pour les frais de nettoyage, selon la chaîne publique NOS.
Une partie de la cargaison jamais retrouvée
Malgré ces efforts, une partie de la cargaison reste introuvable. En novembre 2019, la ministre néerlandaise des Infrastructures, Cora van Nieuwenhuizen, indique qu’environ 800 tonnes de marchandises n’ont pas été récupérées.
Poursuivre les recherches serait, selon elle, « inutile, car les objets se sont dispersés sur une zone trop vaste ». Sans compter que chaque opération consomme beaucoup de carburant par kilo de déchets récupéré.
Des années plus tard, l’affaire rebondit encore. Après un bras de fer juridique avec l’État néerlandais, la liste des emplacements où des marchandises pourraient encore se trouver est publiée en avril 2024. Elle recense environ 6 000 emplacements et quelque 800 000 kilos de déchets, soit environ un quart de la cargaison perdue. Une partie de la mer du Nord garde donc encore, au fond de l’eau, les traces de cette nuit de tempête.
Pourquoi le navire a perdu ses conteneurs
En juin 2020, le Bureau néerlandais pour la sécurité publie les résultats de son enquête, menée avec ses homologues allemand et panaméen.
Selon le rapport, les très grands porte-conteneurs, très larges, subissent des mouvements de roulis extrêmes lorsqu’ils sont frappés de côté par les vagues. Le MSC Zoe empruntait en outre la route sud, la plus proche des îles et la moins profonde. Dans ces eaux peu profondes, le navire risque de toucher le fond, et les vagues soumettent les systèmes d’arrimage des conteneurs à des contraintes extrêmes.
Le bureau juge « indésirable » que les porte-conteneurs empruntent cette route lors des tempêtes de nord-ouest. Il recommande aux Pays-Bas, à l’Allemagne et au Danemark de proposer ensemble des mesures à l’Organisation maritime internationale.
Pas de poursuites contre le capitaine
Le capitaine a-t-il commis une faute ? En janvier 2021, le parquet néerlandais annonce qu’il ne sera pas poursuivi. Selon la NOS, les enquêteurs n’ont relevé ni intention ni faute.
Le navire n’allait ni trop vite ni trop lentement, et les conteneurs étaient arrimés selon les règles. Une route plus au nord, en eaux plus profondes, aurait été préférable, mais longer les îles n’enfreignait aucune règle de circulation.
Et si vous trouviez un objet sur la plage ?
L’histoire du MSC Zoe rappelle que ces cargaisons perdues finissent souvent sur nos côtes. En Bretagne, des téléphones Garfield se sont échoués pendant plus de 30 ans, et des cartouches d’encre perdues en 2014 s’échouent encore sur les plages d’Europe.
Avant de ramasser un écran plat ou une paire de chaussures sur la plage, mieux vaut toutefois connaître les règles. Nous avons fait le point sur ces trésors rejetés par la mer et ce que dit la loi.