Pilule : selon une étude sur 15 000 dossiers, 40 à 60% des prescriptions ignorent un danger cardiovasculaire

Chaque année en France, les maladies cardiovasculaires tuent près de 200 femmes par jour. Un chiffre glaçant, mais surtout une réalité qu’on n’associe jamais spontanément à un geste banal : prendre sa pilule. Une nouvelle étude sur des milliers de dossiers médicaux montre pourtant qu’un lien existe, et qu’il est bien plus fréquent qu’on ne le pense.
Un danger qui se cache derrière un geste quotidien
La contraception hormonale fait partie du quotidien de millions de Françaises depuis des décennies. Pilule, patch, anneau vaginal : ces méthodes combinent un œstrogène à un progestatif de synthèse, et sont prescrites presque par automatisme lors des consultations gynécologiques.
Mais selon le Pr Claire Mounier-Véhier, cofondatrice d’Agir pour le Cœur des Femmes et cardiologue au CHU de Lille, cette banalité cache un vrai problème de santé publique. « Chaque année en France, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à mourir d’une maladie cardiovasculaire », rappelle-t-elle.
Les raisons ? Des facteurs de risque présents mais ignorés, un manque de suivi, et une sensibilisation encore insuffisante, aussi bien chez les patientes que chez les professionnels de santé. C’est précisément ce que révèle une analyse de plus de 15 000 dossiers médicaux menée par l’Observatoire National de la Santé des Femmes.
Le résultat de cette enquête dépasse largement ce que l’on pouvait imaginer. Reste à comprendre pourquoi autant de prescriptions passent à côté d’un risque aussi sérieux.
Le chiffre qui inquiète les spécialistes
L’ONSF a scruté les dossiers de patientes considérées comme à risque cardiovasculaire. Et la population étudiée cumule particulièrement les facteurs aggravants : 90% des femmes observées en présentent au moins deux, qu’il s’agisse de tabagisme, de diabète, d’hypertension, de migraines ou de surpoids.
Le Dr Samuel Salama, gynécologue interrogé par Doctissimo, distingue deux mécanismes bien différents. « Il existe un risque veineux et un risque artériel, ce sont vraiment deux approches différentes », explique-t-il. Le premier touche les phlébites et embolies pulmonaires, le second les AVC et infarctus.
Chaque femme part avec un risque de base lié à son âge, son mode de vie, ses antécédents familiaux. « Et la pilule augmente ce risque », résume le gynécologue. Certaines situations, comme les migraines avec aura ou un antécédent d’AVC, constituent même des contre-indications absolues qui devraient sauter aux yeux de tout prescripteur.
Avec une pilule de 2e génération, le risque de base peut être multiplié par deux. Avec certaines pilules de 3e génération, il grimpe à trois ou quatre. Sur un terrain sain, ce niveau reste souvent acceptable. Mais lorsque plusieurs facteurs de risque s’accumulent déjà, la donne change radicalement.

Là où le suivi médical fait cruellement défaut
C’est là que réside le véritable point noir mis en lumière par l’étude de l’ONSF : parmi les femmes observées, 80% ne bénéficiaient d’aucun suivi cardiovasculaire régulier, alors même que 36% d’entre elles avaient déjà connu un événement vasculaire par le passé.
« Si la patiente présente un ou plusieurs facteurs de risque, et qu’en plus on le multiplie par deux… Cela devient vraiment dangereux », alerte le Dr Salama. Pourtant, des contrôles simples suffisent souvent à réévaluer la situation : tension artérielle, poids, tabagisme, apparition de migraines.
« Le rôle du prescripteur, que ce soit le gynécologue, le médecin généraliste ou la sage-femme, est d’évaluer le terrain de la patiente et voir si le risque est acceptable », insiste-t-il. La première prescription est un moment charnière : la loi française prévoit une consultation longue remboursée par l’Assurance Maladie pour faire ce bilan.
Autre enseignement du médecin : un accident thromboembolique sous pilule peut agir comme un signal d’alarme pour une grossesse future. « Quand le risque est de 1 pour une femme qui n’a pas de pilule, si cette même femme est enceinte, le risque est multiplié par 6 à 10 », précise-t-il. Autrement dit, la pilule révèle parfois une fragilité qu’une grossesse aurait aggravée bien davantage.
Ce qui change concrètement pour les patientes
Un facteur de risque cardiovasculaire ne signe pas la fin de toute contraception. Il impose simplement, parfois, de changer de méthode. « L’hypertension est présente, le surpoids ne va pas s’effacer du jour au lendemain. Ce sont des facteurs que l’on ne peut pas changer. Par contre, la pilule, on choisit de la prescrire ou pas », rappelle le Dr Salama.
Des alternatives existent, notamment les méthodes sans œstrogène. Chez les femmes qui ne souhaitent plus d’enfant et pour qui une grossesse représenterait un risque médical sérieux, la stérilisation définitive peut être envisagée.
Mais le geste est irréversible : « Aujourd’hui, on retire complètement les trompes de Fallope parce qu’on sait que le cancer de l’ovaire démarre de la trompe. En cas de changement de vie, la femme sera obligée de passer par une fécondation in vitro », prévient le gynécologue.
La contraception n’est donc jamais une prescription figée dans le marbre. Avec l’âge, le tabac, une hypertension qui apparaît ou une migraine nouvelle, le rapport bénéfice-risque évolue. D’où l’importance, à chaque renouvellement, de ne pas se contenter d’un automatisme, mais de vérifier que la méthode reste réellement adaptée, comme le rappelle aussi cette étude sur le cœur des femmes.
Un simple renouvellement de pilule peut donc cacher bien plus qu’une routine administrative. Et si vous pensiez que les hormones étaient les seules à jouer avec votre cœur sans prévenir, ce complément de sommeil vendu partout réserve lui aussi une sacrée surprise. Quant à savoir si votre corps vous envoie déjà des signaux d’alerte discrets, ce petit signe que le cœur envoie au quotidien mérite qu’on s’y attarde sérieusement.