Ce bassin d’Antarctique que personne n’a jamais foulé cache 3 à 4 mètres de hausse des mers

Un désert blanc de 1 400 kilomètres sur 400, où l’on ne verrait rien d’inhabituel en y marchant. Et pourtant, selon deux glaciologues, l’un des plus grands réservoirs de glace de l’Antarctique y dort, bien plus vulnérable qu’on ne l’imagine.
Personne, à notre connaissance, n’y a jamais mis les pieds. Ce qui le rend si fragile se cache sous la surface.
Un désert de glace que même les pionniers n’ont jamais atteint
Il y a plus d’un siècle, le géologue australien Sir Douglas Mawson a traversé des centaines de kilomètres de glace en traîneau pour rejoindre cette région reculée de l’Antarctique oriental. L’expédition a fait demi-tour après la mort tragique d’un de ses membres.
Un autre Australien, Cecil Madigan, a mené un second groupe à travers la banquise jusqu’à la même zone. Lui aussi a dû rebrousser chemin.
Ces explorateurs n’ont jamais posé le pied sur la calotte qui nous occupe. Elle porte un nom : le bassin sous-glaciaire de Wilkes, une immense étendue de glace de 1 400 kilomètres sur 400.
Le plus étonnant, c’est qu’il n’est pas si loin. Les habitants de Hobart, capitale de la Tasmanie, sont plus proches des principaux glaciers du bassin que de bien d’autres régions antarctiques.
Alors pourquoi reste-t-il l’un des endroits les moins observés de la planète ? La réponse tient à un rempart que l’on n’attend pas, et nous y venons dans un instant. Mais d’abord, voyons ce que cette glace cache vraiment sous ses pieds, et pourquoi elle inquiète autant les chercheurs.
Sous la glace, une cuvette de roche qui plonge à 2 000 mètres
Si vous marchiez dans le bassin de Wilkes, vous verriez de la glace à perte de vue, rien de plus. Tout se joue dessous : le substrat rocheux descend jusqu’à 2 000 mètres sous le niveau de la mer. Ces bassins sont d’immenses cuvettes de roche remplies de glace.
Aujourd’hui, la glace est assez épaisse pour empêcher l’océan d’y entrer. Mais l’eau reste en contact avec ses bords.
Au large de l’Antarctique oriental, l’océan oscille autour de -1,8 °C. C’est froid, mais la glace l’est bien plus. Une légère hausse de température de l’eau, due au réchauffement ou à un changement de courants, suffirait à faire fondre plus vite la glace du bord.
Le piège est géométrique. Une partie du socle rocheux s’incline vers les profondeurs en s’éloignant de la côte : à mesure que la glace recule, l’océan lèche toujours plus de glace. Le recul devient alors autoentretenu, et la fonte irrésistible.
Les données viennent surtout d’avions équipés de radars pénétrant la glace, qui ont révélé la forme du bassin. Des satellites ont aussi saisi l’effondrement d’une plate-forme glaciaire dans les années 1970 ou 1980, une première connue en Antarctique oriental.
Reste la grande question : que se passerait-il si tout partait ? Le bilan tient en deux chiffres. Si toute la glace du bassin fondait, la mer monterait de 3 à 4 mètres. Et les torrents d’eau douce perturberaient probablement des courants océaniques à la base de la circulation océanique, avec des bouleversements pour la vie marine et le climat.

Pourquoi un colosse si proche reste l’un des angles morts de la Terre
La clé n’est pas la distance, mais un océan gelé. Le bassin est protégé par une banquise exceptionnellement épaisse, persistante et compactée.
Les satellites ne voient ni à travers la glace ni à travers l’océan. Les scientifiques devront donc y aller en personne, et ce ne sera pas simple. Sans les meilleurs brise-glaces, y accéder par la mer serait impossible : aucun navire ne s’est jamais approché à moins de 150 kilomètres du glacier Cook, l’un des principaux du bassin.
Même en cas de succès, il faudra des capteurs robotisés pour cartographier les conditions océaniques et les fonds marins. Sur terre, la station permanente la plus proche se trouve à 250 kilomètres.
Ce que l’on ignore pèse lourd : les voies par lesquelles l’eau chaude atteint la glace, et l’évolution des températures océaniques. Sans cela, impossible de prédire à quelle vitesse la glace fondrait. À titre de comparaison, le glacier Thwaites, autre région à haut risque, est bien mieux connu grâce à des programmes internationaux.
Et le calendrier ? Les projections annoncent, selon la nouvelle étude de Matt King et Nancy Bertler, une accélération de la fonte et un recul spectaculaire de la calotte. Ce que personne ne sait, c’est le délai.
Le précédent du Pliocène qui donne froid dans le dos
Pour mesurer l’enjeu, les chercheurs regardent en arrière. Au Pliocène, il y a trois millions d’années, les températures mondiales étaient de 2 à 3 °C plus élevées qu’à l’époque préindustrielle.
Les calottes avaient reculé de plusieurs centaines de kilomètres vers l’intérieur des terres, et le niveau des mers était de 6 à 23 mètres plus haut. Les sédiments des fonds marins montrent que la forme de l’Antarctique en avait été radicalement modifiée.
C’est là que le sujet devient préoccupant. La planète devrait atteindre un niveau de réchauffement similaire d’ici la fin du siècle, selon les auteurs. Les projections annoncent donc un recul marqué de la glace de Wilkes, sans qu’on sache à quel rythme.
Autrefois, les scientifiques pensaient que l’Antarctique mettrait des siècles à changer. Les auteurs jugent aujourd’hui cette vision trop optimiste : la glace terrestre fond plus vite, la banquise recule, et les plates-formes glaciaires fondent plus vite par le dessous.
Voilà la réponse : le bassin de Wilkes est moins un mystère lointain qu’une bombe à retardement dont on ne connaît pas la minuterie. Reste à savoir comment la désamorcer en la comprenant.
Ce que les chercheurs préparent pour enfin y aller
La bonne nouvelle, selon les auteurs, c’est que le bassin devient accessible. L’Australie, la Nouvelle-Zélande et d’autres nations sont mieux armées pour parcourir de longues distances, acheminer du carburant destiné aux relevés aériens et approvisionner des camps isolés.
De nouvelles technologies permettent aussi de forer à plus de trois kilomètres de profondeur, jusqu’au fond de la couche de glace, pour prélever sédiments et substrat rocheux.
L’astuce est presque policière : toute trace d’anciennes espèces marines dans ces sédiments peut révéler jusqu’où, et à quelle vitesse, la glace s’est retirée lors des périodes chaudes, quand l’océan pénétrait dans le bassin.
Le chantier sera lourd. Il nécessitera un effort multinational de plusieurs années, en mer comme sur terre. Pour les auteurs, on ne peut pas attendre un siècle de plus pour comprendre la menace.
D’autres signaux vont dans le même sens : le réchauffement plus rapide que prévu alerte déjà des experts, et la fonte des glaces arctiques réserve elle aussi son lot de surprises.
Sous cette étendue blanche, tout dépendra donc de quelques degrés d’eau et de quelques années de mesures.
Un désert de glace, une cuvette de roche et quelques degrés : voilà ce qui sépare le littoral d’aujourd’hui de celui de demain. Et si vous croyiez que le sol sous nos pieds était immobile, ce que l’humanité a fait à l’axe de la Terre va vous faire douter. Quant aux secrets enfouis sous la glace, cette base oubliée du Groenland n’a pas dit son dernier mot.