Les USA ont creusé la glace du Groenland en 1959 : ce qui a stoppé le projet n’était ni l’URSS ni le Danemark
En pleine guerre froide, l’armée américaine a creusé une ville sous la calotte glaciaire du Groenland. Son but secret : acheminer 600 missiles nucléaires au plus près de l’URSS, via 4 000 km de tunnels. Le projet a pourtant été abandonné, et ni Moscou ni Copenhague n’y sont pour quelque chose.
À retenir
- Les travaux de Camp Century ont débuté en juin 1959 et fini en octobre 1960.
- Le projet Iceworm prévoyait jusqu’à 600 missiles dans 4 000 km de tunnels.
- Abandonné en 1964, le camp a été officiellement fermé en 1967.

Une ville de glace qui servait de couverture
Un chiffre résume la démesure : le projet Iceworm devait s’étendre sur 130 000 km², environ trois fois la taille du Danemark. Dans les années 1950, les États-Unis n’avaient pas de missiles balistiques capables de frapper l’URSS depuis leur propre territoire. L’idée : les installer sous la glace, face à l’ennemi.
Pour tester cette folie, l’armée a lancé Camp Century en 1959, à 240 km à l’est de la base aérienne de Thulé. Le projet était dirigé par le colonel John H. Kerkering. Il dépendait du Cold Regions Research and Engineering Laboratory, rattaché au Corps du génie de l’armée américaine.
Officiellement, il s’agissait d’une base scientifique. Les plans du camp avaient d’ailleurs été discutés avec le Danemark et approuvés, et le magazine The Saturday Evening Post l’a présenté en 1960. Mais le véritable objectif, lui, restait secret.
Que cachait exactement cette couverture, et jusqu’où l’armée comptait-elle aller ?
Des missiles prévus, un hôpital et un théâtre bien réels
Sous la glace, vingt-et-un tunnels ont été construits sous la supervision du physicien B. Lyle Hansen, avec de l’acier et de la neige. Ils abritaient un hôpital, un magasin, un théâtre et une église. Jusqu’à 200 personnes y travaillaient l’été.
Le camp tournait grâce à un réacteur nucléaire portable, le PM-2A, premier du genre. Il produisait 2 MW d’électricité et servait aussi à faire fondre la glace pour obtenir de l’eau. Son combustible était de l’uranium 235 enrichi à 93 %, et il a été mis en service le 3 octobre 1960.
Le chantier a coûté près de huit millions de dollars, dont 5,7 millions pour le seul réacteur. Une facture qui équivaut à environ 640 millions de dollars de 2025. Aucune ogive n’a finalement été stockée dans la base.
Le plan Iceworm prévoyait de creuser de nouveaux tunnels chaque année pour déplacer les missiles. Les centres de tir devaient être espacés de 6,4 km. Un projet pensé pour durer, et que l’on aurait pu croire à l’abri de tout.
Le secret a tenu longtemps. Il a fallu attendre un radar de la NASA pour que la base refasse parler d’elle bien plus tard, mais une autre affaire l’avait déjà fait éclater au grand jour.
Le vrai ennemi avançait de quelques centimètres par an
En janvier 1997, un rapport de l’Institut danois de la politique étrangère, commandé par le Parlement danois, a levé le voile sur le projet. Il a provoqué un scandale. Il montrait que le Danemark avait donné une autorisation tacite au transport d’armes nucléaires au Groenland, malgré sa déclaration officielle de 1957 faisant du pays une zone sans armes nucléaires.
Mais le Danemark n’a pas enterré Iceworm, pas plus que l’URSS. Le coupable est la glace elle-même. Elle paraît dure et immobile, mais elle se déforme lentement et s’étale en permanence depuis le centre de la calotte.
Ce mouvement resserre les tunnels, fait gonfler leurs parois et finit par provoquer l’effondrement des plafonds. Dès 1962, le plafond de la salle du réacteur avait baissé et il a fallu le relever de 1,5 m. Le réacteur a été coupé en 1963-1964 et le camp a été abandonné en 1964.
L’entretien était devenu ingérable : il fallait déplacer et enlever plus de 120 tonnes de neige et de glace chaque mois. Sans maintenance, tous les tunnels se sont effondrés. La base a été officiellement fermée en 1967, avec ses déchets laissés sur place.
Les militaires pensaient alors que la neige les enterrerait pour toujours. Cette hypothèse est aujourd’hui remise en question.

Ce que la glace garde et pourrait un jour rendre
En 2016, des chercheurs ont estimé que les 55 hectares du site contenaient encore 200 000 litres de fuel. Les citernes sont probablement détruites par la rouille et les mouvements de la glace. Il resterait aussi 240 000 litres d’eaux usées.
Les PCB, présents dans les générateurs et les transformateurs, sont les produits chimiques les plus problématiques. Les vestiges restent enfouis sous une trentaine de mètres de glace. Selon cette étude de 2016, avec le rythme actuel de fonte, la perte de glace ne serait plus compensée par les chutes de neige à partir de 2090.
Les déchets pourraient alors réapparaître environ un siècle plus tard. Mais une étude de 2021 est plus rassurante : les chutes de neige continueraient de compenser la fonte jusqu’en 2100 au moins. La base pourrait même s’enfoncer jusqu’à une soixantaine de mètres.
Le projet n’a pas été vain pour la science. Le carottage profond a atteint le socle rocheux à 1 387 m, et le géophysicien danois Willi Dansgaard a pu analyser ces premières carottes pour reconstituer le climat sur 100 000 ans. Ses résultats, surprenants, ont d’abord été accueillis avec scepticisme.
Ainsi, une base conçue pour la guerre a fini par livrer des archives du climat. Et ce n’est pas la seule : un port nucléaire rêvé en Alaska a lui aussi été stoppé par autre chose que la technique, tandis que d’autres cités oubliées attendent encore sous la glace, le sable ou l’eau. Combien de secrets dorment encore sous nos pieds ?