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À Moynak, des chalutiers rouillent à 100 km de la première vague : la décision soviétique qui a vidé une mer entière

Publié par Cassandre le 30 Sep 2026 à 11:13
Chalutiers rouillés échoués dans un désert de sable

Des bateaux de pêche plantés dans le sable, au milieu de nulle part. Ce n’est ni un trucage ni un décor de cinéma. C’est Moynak, en Ouzbékistan, où le vent siffle là où résonnaient autrefois les cris des marins. La cause de cette scène irréelle n’est pas celle que l’on croit, et elle tient en une décision prise très loin de là.

Moynak, ce port où la mer a fini par tourner le dos

Il y a un peu plus d’un demi-siècle, Moynak était l’un des ports les plus actifs de la mer d’Aral. Les habitants vivaient de la pêche. Les quais grouillaient de monde, et les conserveries transformaient des tonnes de prises chaque jour.

La ville avait même secouru l’Union soviétique lors de la terrible famine de 1920-1921, en exportant du poisson. Un port nourricier, donc, pas un simple village de bord de mer. L’horizon se confondait avec une eau bleutée à perte de vue.

Rien ne laissait présager ce qui allait suivre. En quelques décennies seulement, cette mer allait s’évaporer du paysage. Les lieux en gardent aujourd’hui une trace saisissante, presque irréelle.

Le rivage a reculé de 185 kilomètres. Moynak est devenue une ville fantôme, perchée au sommet d’une falaise qui surplombe… du sable. La mer résiduelle se trouve désormais à environ 200 kilomètres de l’ancien port.

Ceux qui sont restés vivent dans un paysage lunaire, où la pêche a totalement disparu. À sa place, un silence pesant et un tourisme de curiosité. Un parallèle existe d’ailleurs avec ce lac grand comme la Belgique asséché pour planter du coton, dont l’histoire éclaire le même désastre. Mais qui a donné l’ordre ?

Le coton, les deux fleuves et un pari à des milliers de kilomètres

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas un caprice du climat qui a fait fondre la mer d’Aral comme neige au soleil. Le climat n’est pas le coupable de départ. Les autorités soviétiques voulaient développer massivement la culture du coton dans les steppes d’Asie centrale.

Pour y parvenir, elles ont détourné les deux fleuves qui alimentaient la mer : l’Amou-Daria et le Syr-Daria. L’eau devait irriguer des millions d’hectares de champs. Sur le papier, la manœuvre était brillante.

Privée de son approvisionnement naturel, la mer a reculé année après année. Un nouveau désert est apparu, baptisé Aralkoum. Les survivants de la région le connaissent bien : il ne ressemble à aucun autre.

Ce désert salifère couvre aujourd’hui plus de 40 000 km², soit l’équivalent de plusieurs départements français réunis. Pour mesurer ce que peuvent faire des terres qui manquent d’eau, les techniques méconnues qui sauvent la vie dans les déserts racontent l’autre versant de l’histoire.

Mais la mer n’a pas seulement servi de réservoir. Elle a aussi fait office de déversoir géant pour les pesticides et les engrais chimiques des plantations de coton. La faune et la flore aquatiques ont été lentement empoisonnées, jusqu’à leur disparition presque totale.

Voilà donc la réponse. Une décision politique pour produire du coton a asséché l’une des plus grandes mers intérieures du globe, et laissé des chalutiers à des kilomètres de la première vague. Reste à comprendre pourquoi ces bateaux sont encore là, et s’ils sont vraiment authentiques.

Sol craquelé et salé face à un champ de coton irrigué

Le cimetière de navires n’est pas tout à fait ce qu’il paraît

Avant d’aller plus loin, une précision : les grands chantiers qui transforment la nature ont souvent des revers que l’on n’anticipe pas. Moynak en est l’illustration la plus frappante.

C’est en 2008 que le cimetière de navires a pris sa forme actuelle. Auparavant, les épaves étaient dispersées dans l’immensité du désert. Elles ont été regroupées et alignées au pied d’un monument dédié à la mémoire de la mer d’Aral.

Cette mise en scène, à la fois poétique et macabre, permet de saisir l’ampleur du drame d’un seul coup d’œil. On y voit une dizaine de bateaux de pêche, rongés par la rouille, échoués sur un sable qui n’a plus rien de marin.

Il faut pourtant tempérer cette image d’Épinal. Il ne reste que très peu de chose des navires d’origine. Nombre d’entre eux ont été cannibalisés par les habitants.

Le métal, précieux dans un lieu aussi isolé, a servi à consolider des toits ou à construire des palissades. Ce qui subsiste n’est donc qu’un échantillon symbolique, une reconstitution partielle destinée à préserver la mémoire d’un désastre écologique unique en son genre.

Le lieu n’en demeure pas moins fascinant. Il attire chaque année des voyageurs du monde entier, venus immortaliser ce paysage à la fois beau et terrifiant. Et la vraie facture, elle, ne se lit pas dans la rouille.

Cancers, gaz naturel, retour impossible : ce que l’Aral laisse derrière lui

La catastrophe a des conséquences sanitaires lourdes. La région connaîtrait une hausse préoccupante des cancers et des malformations chez les nouveau-nés. Pour tenter d’atténuer les effets du retrait de la mer, un lac artificiel, Aralkol, a été créé.

Une initiative louable, mais qui reste bien insuffisante face à l’étendue du problème initial. Les habitants, eux, continuent de vivre au milieu d’un sol chargé de sel et de produits chimiques.

Paradoxe cruel : l’assèchement a aussi ouvert la porte à de nouvelles opportunités économiques. Des gisements de gaz naturel ont été découverts sous l’ancien lit marin. Là où la nature a été sacrifiée pour le coton, ce sont désormais les hydrocarbures qui profitent du désert.

Quant à un retour de la mer à son étendue d’origine, les experts restent prudents. Le réchauffement climatique, combiné à la poursuite de l’irrigation intensive, rend ce scénario difficile à envisager à court terme. Les enjeux de l’eau se jouent ailleurs aussi, comme le montre l’Inde qui veut assécher les fleuves du Pakistan.

L’eau est devenue un levier de tension partout. Et les conséquences d’une gestion court-termiste se paient longtemps, comme le rappelle les 10 000 litres d’eau nécessaires pour fabriquer un simple jean. Le coton n’a rien perdu de sa soif.

De Moynak à Aralkoum, l’histoire de la mer d’Aral résume les dérives d’une gestion des ressources pensée sans égard pour l’équilibre à long terme. Ce cimetière de navires, aussi photogénique soit-il, n’est que la partie visible du désastre. La question demeure : combien d’autres mers, lacs ou fleuves risquent le même sort si les modèles agricoles et industriels ne sont pas repensés à temps ?

Une mer n’a pas disparu par hasard : elle a été détournée, champ après champ. Et si l’eau vous obsède désormais, ce que mille ans de coraux révèlent sur El Niño pourrait bousculer vos certitudes. Et quand la sécheresse frappe de plus près, ces milliers de foyers français déjà privés d’eau donnent froid dans le dos.

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