Arsène Wenger : un adieu bien triste
Vingt-deux ans sur le banc, trois titres de champion, une saison sans défaite en 2004. Sur le papier, Arsène Wenger est une légende d’Arsenal. Pourtant, son départ en 2018 s’est joué dans un stade qui se vidait, sous des banderoles hostiles. Comment un mariage pareil a-t-il pu finir ainsi ? Et que s’est-il passé lors de son tout dernier match ?

Arrivé dans l’indifférence en 1996, il a bâti un empire à Londres
Octobre 1996. Un technicien français débarque à Londres dans une quasi-indifférence. Personne ne se doute que le nouveau manager d’Arsenal va rester vingt-deux ans.
Wenger change tout. Il apporte un style de jeu séduisant, une culture athlétique moderne et, au fil des saisons, trois titres de champion d’Angleterre. Le sommet : la saison des « Invincibles » en 2004, que le club n’a jamais oubliée.
Pendant des années, le mariage semble indestructible. Les supporters adorent leur professeur, le football anglais l’observe avec respect et Arsenal s’installe parmi les grands d’Europe. Un chantier colossal va pourtant fissurer cette harmonie.
Ce qui rend l’histoire si frappante, c’est le contraste. D’un côté, un homme qui a donné au club une identité reconnue dans le monde entier. De l’autre, un final qui, selon le récit retracé ici, se serait écrit dans un climat de tension, de divisions et d’incompréhension.
Les fins de règne sont rarement simples. Le message de Deschamps à Zidane rappelle à quel point passer la main sur un banc peut être chargé d’émotion.
Chez Wenger, le premier signe de fatigue ne vient pas du terrain. Il vient d’un déménagement.
Du top 4 aux huitièmes de finale : le malaise qui s’installe
Tout s’amorce en 2006, avec le départ de Highbury vers l’Emirates Stadium. Pour financer la nouvelle enceinte, Arsenal s’impose une gestion budgétaire très rigoureuse.
Wenger relève le défi : le club reste systématiquement dans le top 4 de la Premier League, donc qualifié chaque année pour la Ligue des Champions. Une prouesse de gestion. Mais l’admiration cède peu à peu la place à la frustration.
En face, Chelsea et Manchester City investissent massivement. Arsenal, lui, semble faire du surplace. Les départs de Cesc Fabregas, Robin van Persie ou Alexis Sanchez, joints à une prudence perçue sur le marché des transferts, nourrissent l’idée que le club préfère la rentabilité aux ambitions sportives.
Les cycles qui s’achèvent laissent toujours un goût d’amertume, comme le montre la dernière sortie européenne de Giroud. À Londres, l’amertume avait des causes très précises.
Dans les années 2010, le fossé se creuse entre les attentes des fans et les résultats. L’absence de titre national depuis 2004 pèse déjà. Ce sont pourtant les échecs européens qui entament définitivement la confiance.
Huitièmes de finale de Ligue des Champions, encore et encore. Puis vient le printemps 2017 et une lourde défaite 10-2 au score cumulé face au Bayern Munich. Le point d’orgue d’une lassitude installée.
C’est dans cette période que le mouvement #WengerOut prend une ampleur inédite. Amplifié par les réseaux sociaux et par des plateformes de supporters très suivies comme Arsenal Fan TV, le mécontentement sort rapidement de l’écran. Il s’invite dans le quotidien du club, et la suite est stupéfiante.
Avions, camions et sièges vides : quand la colère a quitté les réseaux
Quand un banc devient intenable, la décision peut tomber de façon brutale, comme pour Mircea Lucescu apprenant son licenciement depuis son lit d’hôpital. Chez Wenger, la pression est montée par étapes, très visibles.
Dans les tribunes, des banderoles réclament son départ. Des initiatives plus spectaculaires apparaissent : des avions loués survolent les stades avec des calicots « Wenger – Out means out », pendant que des camions publicitaires circulent dans les rues de la capitale.
À l’Emirates, l’atmosphère devient de plus en plus lourde. Lors des derniers mois, des milliers de sièges restent vides, laissés par des supporters désabusés.
Face à cette détérioration qui menaçait la stabilité de l’institution, la direction convient avec Wenger qu’il est temps d’arrêter les frais. Nous sommes au printemps 2018. Vingt-deux ans de règne s’achèvent, d’un commun accord.
Le manager reconnaîtra plus tard que cette opposition constante était devenue difficile à vivre. Elle risquait aussi de nuire à la réputation du club qu’il avait tant contribué à bâtir. À son départ, il disait : « Nos supporters n’ont pas renvoyé l’image d’unité que je souhaite voir dans ce club à travers le monde, et cela m’a fait mal. »
Dans son autobiographie, il va plus loin : « L’hostilité d’une partie des supporters et du conseil d’administration était injustifiée. C’était très dur, très brutal. Arsenal était une question de vie ou de mort pour moi. »
Il dit avoir le sentiment d’avoir bâti le centre d’entraînement et le stade « brique par brique ». Restait à savoir comment le public lui dirait adieu.
Le 6 mai 2018, l’Emirates a changé de visage
Le 6 mai 2018, pour son ultime match sur le banc de l’Emirates, Arsenal reçoit Burnley et s’impose 5-0. Mais le score compte à peine ce jour-là.
Le stade rend à Wenger un hommage unanime. Les supporters arborent des t-shirts rouges barrés du message « Merci Arsène » et saluent avec émotion le parcours du Français. La rancœur s’efface devant le souvenir du travail accompli.
Les contrats des sélectionneurs et des entraîneurs ont, depuis, pris une autre dimension. Celui de Zidane à la tête des Bleus en est un exemple frappant, loin des débats budgétaires d’Arsenal à l’époque.
Aujourd’hui, la fin du mandat reste marquée par ces saisons agitées. Mais le recul a permis de restaurer l’héritage de Wenger, désormais perçu sans conteste comme le manager le plus influent de l’histoire moderne d’Arsenal.
Reste une leçon, valable bien au-delà de Londres : on peut tout construire dans un club, et voir pourtant l’ambiance se retourner contre soi. Les grands bâtisseurs du football en savent quelque chose, comme Louis Saha racontant le moment où Cristiano Ronaldo est devenu un numéro 9.
Wenger a quitté Arsenal sous les banderoles, il est parti sous les applaudissements. Vingt-deux ans de règne, et la mémoire a fini par trier.
Les derniers messages ont parfois une force qu’on n’oublie pas, et ce que Jose Antonio Reyes a écrit à sa femme sept heures avant le crash glace encore ceux qui le lisent. Et côté tribunes, ce mariage de Ronaldo et Georgina au Portugal mérite d’être confronté aux faits.