« Ce n’est pas possible ! » : Louis Saha raconte le moment précis où Cristiano Ronaldo est devenu un numéro 9
Cristiano Ronaldo vient de planter son 970e but en carrière. À 41 ans, le Portugais continue d’affoler les compteurs en Arabie saoudite avec Al-Nassr. Mais avant d’être cette machine à scorer que tout le monde connaît, CR7 était un ailier virevoltant, un dribbleur obsédé par les gestes techniques. Alors, quand exactement est-il devenu ce prédateur de surface ? Louis Saha, son ancien coéquipier à Manchester United, vient de livrer sa réponse dans le podcast Kampo. Et elle tient en un seul but.

Un ailier qui ne pensait pas (encore) à marquer
Quand Cristiano Ronaldo débarque à Manchester United en 2003, personne ne voit en lui un futur buteur record. Le gamin de Madère joue sur le côté, multiplie les crochets, les passements de jambe et les centres. Un artiste du dribble, pas un finisseur. C’est d’ailleurs ce profil qui a séduit Sir Alex Ferguson après un match amical contre le Sporting Lisbonne où le jeune Portugais avait ridiculisé la défense des Red Devils.
Louis Saha, qui a partagé le vestiaire d’Old Trafford avec CR7 pendant plusieurs saisons, l’a vu évoluer de l’intérieur. « Pour moi, Cristiano a changé le football, la manière de penser, de voir son rôle sur le côté », explique l’ancien international français dans le podcast Kampo, animé par le journaliste Smaïl Bouabdellah. Saha sait de quoi il parle : lui-même a connu les reconversions surprenantes après sa carrière de joueur.
L’ancien attaquant tricolore fait un parallèle avec son propre parcours. « Moi qui avais démarré ailier pour finir numéro 9 parce que je voulais marquer des buts, lui, il a vraiment changé ce système avec sa mentalité. » Mais là où Saha a suivi une trajectoire classique, Ronaldo a fait exploser les codes. Il n’a pas juste changé de poste. Il a inventé un nouveau rôle.
À l’époque, un ailier qui voulait marquer 40 buts par saison, ça n’existait tout simplement pas. Les ailiers centraient, les numéros 9 finissaient. Ronaldo a décidé qu’il ferait les deux. Et un soir d’avril 2008, tout le monde l’a compris en même temps.
Ce soir d’avril 2008 où tout a basculé
1er avril 2008. Manchester United se déplace à Rome pour un quart de finale aller de Ligue des champions. L’Olimpico est plein à craquer, l’atmosphère est électrique. La Roma de Francesco Totti veut croire à l’exploit. Mais ce soir-là, un joueur va éteindre tout le stade d’une seule action.
Sur un centre en retrait de Paul Scholes, Cristiano Ronaldo surgit. Pas depuis sa position d’ailier gauche. Non. Il lance un sprint de 20 à 30 mètres, se jette dans une surface bondée de défenseurs italiens et reprend le ballon de la tête à une hauteur ahurissante. Le genre de but qu’on attend d’un avant-centre de métier, pas d’un ailier qui fait « vraiment attention à ses mèches », comme le rappelle Saha avec humour.

« Quand il met ce but, à l’extérieur, le fait qu’il s’engage sur un centre en retrait dans une surface qui était bondée de monde, et qu’il vienne faire un sprint de 20-30 mètres. Je vois ça en live, je suis choqué », raconte Louis Saha. Le mot revient deux fois dans son témoignage. Choqué. Pas impressionné, pas admiratif. Choqué.
Manchester United s’imposera 2-0 ce soir-là avant de dérouler au retour (1-0). Le club anglais ira jusqu’au bout, remportant la Ligue des champions en mai contre Chelsea. Mais pour Saha, le vrai tournant de cette campagne, c’est ce but à Rome. Le moment où le beau gosse soigné s’est transformé en prédateur.
« Il est parti en mode Michael Jordan »
Ce qui a le plus marqué Louis Saha, ce n’est pas seulement le but. C’est la manière. La violence de l’engagement. La hauteur du saut. L’intention brute d’un joueur qui décide que ce ballon est pour lui et que personne ne l’en empêchera.
« Je le vois arriver et ça, physiquement, c’est la mentalité du numéro 9 », analyse l’ex-Red Devil. Puis il lâche la comparaison qui résume tout : « Il est parti en mode Michael Jordan. Les gens ne réalisent pas. Ça, c’est im-pos-sible ! » La référence à la légende du basket n’a rien d’anodin. Jordan, comme Ronaldo, avait cette capacité à défier les lois de la gravité dans les moments décisifs.
Saha insiste sur un détail que les statistiques ne captent pas : le contraste entre l’image et l’acte. « Je vois Cristiano, le beau gosse, qui fait vraiment attention à ses mèches et tout, il rentre dans le lard et il défonce tout le monde pour marquer ce but-là. J’ai dit là, non. » Ce décalage entre l’esthète du ballon rond et le guerrier de surface, c’est précisément ce qui rend le personnage Ronaldo si fascinant depuis vingt ans.
De l’ailier au quintuple Ballon d’Or : la mutation
Ce but contre la Roma n’est pas un accident. C’est le premier signe visible d’une transformation que Ronaldo a orchestrée mentalement bien avant que les entraîneurs ne la formalisent tactiquement. En 2007-2008, il inscrit 42 buts toutes compétitions confondues avec Manchester United. Un chiffre délirant pour un joueur encore officiellement positionné sur l’aile.

C’est José Mourinho qui, à partir de 2010 au Real Madrid, l’installera définitivement en pointe. Mais la transition était déjà faite dans la tête de CR7. Saha le confirme : « Ce joueur qui commence à comprendre qu’il est injouable, qu’il a l’opportunité de jouer tous les rôles – à gauche ou à droite, il va te mettre la misère. » Quand Kylian Mbappé a rejoint le Real Madrid, il a d’ailleurs rendu hommage à cette légende qui avait tracé le chemin avant lui.
La suite, on la connaît. Cinq Ballons d’Or, des records de buts en Ligue des champions qui semblent gravés dans le marbre, et une longévité qui défie toute logique biologique. À 41 ans, Ronaldo approche désormais des 1000 buts en carrière avec Al-Nassr. Un chiffre que personne – absolument personne – n’aurait imaginé pour l’ailier aux mèches décolorées qui jonglait sur le côté gauche d’Old Trafford en 2003.
970 buts plus tard, la même faim
Cette semaine, Cristiano Ronaldo a inscrit son 970e but en carrière contre Al-Ahli en championnat saoudien. Trente buts le séparent encore de la barre mythique des 1000. À ce rythme, il pourrait l’atteindre avant la fin de la saison prochaine. Pendant que Karim Benzema évolue aussi en Arabie saoudite, c’est bien CR7 qui continue de capter toute la lumière.
Le témoignage de Louis Saha rappelle une vérité souvent oubliée dans le débat Messi-Ronaldo : rien n’était écrit d’avance pour le Portugais. Messi est né numéro 10, génie technique dès ses premiers pas au Barça. Ronaldo, lui, s’est construit. Il a décidé, un jour, qu’il ne serait plus seulement le joueur le plus spectaculaire du monde, mais aussi le plus efficace. Et il a fait plier la réalité pour que ça arrive.
Comme le résume parfaitement Louis Saha dans son éclat de rire incrédule : « Ce n’est pas possible ! » Si. Ça l’était. Et 970 buts plus tard, même son fils veut lui ressembler. Impossible n’est décidément pas Ronaldo.