Adieu Visa et Mastercard : cinq apps européennes fusionnent pour créer un réseau de 130 millions d’utilisateurs
Cinq applications de paiement mobile parmi les plus populaires d’Europe viennent d’officialiser une alliance sans précédent. Leur objectif : créer un réseau capable de rivaliser avec les géants américains Visa et Mastercard, en traitant des milliards de transactions sans qu’aucune donnée ne traverse l’Atlantique. Dès 2026, les premiers services seront opérationnels dans treize pays.
Cinq poids lourds qui pèsent déjà plus que certaines banques

L’initiative française Wero, lancée par l’European Payments Initiative (EPI), vient d’accueillir quatre partenaires de taille. L’espagnole Bizum, l’italienne Bancomat, la portugaise MB WAY et la scandinave Vipps MobilePay rejoignent officiellement le projet. À elles cinq, ces applications totalisent 130 millions d’utilisateurs actifs.

Pour mesurer l’ampleur de cette coalition, il faut regarder les chiffres marché par marché. Bizum est utilisée par plus de 80 % des détenteurs de comptes bancaires en Espagne. Vipps MobilePay domine la Norvège, le Danemark et la Finlande avec un quasi-monopole sur le paiement mobile entre particuliers.
Bancomat, de son côté, est la marque de carte la plus répandue en Italie, tandis que MB WAY s’est imposée au Portugal comme le réflexe numéro un pour régler un achat ou rembourser un proche. Aucune de ces apps n’était jusqu’ici compatible avec les autres.
C’est précisément ce cloisonnement qui faisait le jeu de Visa et Mastercard. Pour un paiement transfrontalier en Europe, il fallait passer par les réseaux américains, avec les frais et la dépendance que cela implique. Mais la donne est en train de changer, et la clé se trouve dans un concept technique que peu de consommateurs connaissent.
Un hub central pour que tout communique
Le cœur du dispositif repose sur la création d’une plateforme d’interopérabilité commune. Concrètement, il s’agit d’un hub technique central qui permettra à chaque application de dialoguer avec les quatre autres. L’entité chargée de gérer cette infrastructure sera créée au premier semestre 2026.

Pour l’utilisateur, rien ne changera en apparence. Un Français utilisant Wero pourra envoyer de l’argent à un ami espagnol sur Bizum avec la même simplicité qu’un virement domestique. Pas de nouvelle app à télécharger, pas de compte supplémentaire à créer.
Cette approche tranche avec les tentatives précédentes de souveraineté européenne des paiements, souvent bloquées par l’impossibilité de faire coopérer des systèmes nationaux développés indépendamment. Ici, chaque app conserve son identité locale, mais se branche sur un réseau commun.
Christine Lagarde, présidente de la BCE, avait martelé dès avril 2025 l’urgence de cette autonomie stratégique. La Banque centrale européenne considère depuis plusieurs années que la dépendance aux réseaux américains représente un risque systémique pour le continent. Reste à savoir si le calendrier annoncé tiendra ses promesses.
Un déploiement en deux vagues très concrètes
La première phase, prévue dès 2026, concerne les virements entre particuliers. Un touriste finlandais au Portugal, un étudiant italien en Espagne ou un couple franco-danois : tous pourront s’envoyer de l’argent instantanément entre les treize pays couverts, d’Andorre à la Suède.
La seconde vague, programmée pour 2027, s’attaque au marché le plus lucratif : les paiements en ligne et en magasin. C’est là que Visa et Mastercard encaissent l’essentiel de leurs commissions, prélevées sur chaque transaction entre commerçant et consommateur. C’est aussi là que la bataille sera la plus rude.
À terme, cette coalition couvrira 72 % de la population de l’Union européenne et de la Norvège. Un chiffre qui place d’emblée le réseau dans une position de force face aux solutions de paiement innovantes qui émergent en Europe, mais restent cantonnées à un seul pays.
Pour les commerçants, l’intérêt est double. D’un côté, des frais de transaction potentiellement plus bas qu’avec les réseaux américains. De l’autre, une garantie que les données de leurs clients restent sur le sol européen, un argument de poids à l’heure du RGPD. Mais ce modèle peut-il vraiment fonctionner à grande échelle ?
Six millions d’euros en un an sans aucune promotion
La réponse se trouve peut-être dans un test grandeur nature déjà en cours. L’alliance EuroPA, qui connecte l’Espagne, le Portugal, l’Italie et Andorre depuis mars 2025, a permis de traiter six millions d’euros de transactions transfrontalières en seulement douze mois. Le tout sans la moindre campagne publicitaire.
Ce prototype a servi de laboratoire pour identifier les obstacles techniques et réglementaires. Les enseignements tirés alimentent directement la conception du hub central prévu pour 2026. Six millions d’euros, c’est modeste à l’échelle de Visa, qui traite des centaines de milliards chaque année. Mais c’est un signal : la demande existe, même sans être stimulée.
L’enjeu va au-delà du simple confort des utilisateurs. Chaque fois qu’un Européen paie avec sa carte Visa ou Mastercard, les données de cette transaction transitent par des serveurs américains. En cas de tensions géopolitiques ou de sanctions, cette dépendance pourrait théoriquement permettre de couper l’accès aux systèmes de paiement de tout un continent.

Ce qui va changer pour les Français
Wero est déjà disponible en France depuis 2024, intégrée dans les applications de la plupart des grandes banques. Jusqu’ici, le service se limitait aux virements instantanés entre Français. Avec cette fusion, son périmètre va exploser.
Dès 2026, un utilisateur Wero pourra transférer de l’argent vers n’importe lequel des treize pays du réseau. En 2027, il pourra payer ses achats en ligne ou en boutique chez un commerçant espagnol, italien ou scandinave, directement depuis son compte bancaire, sans passer par un réseau américain.
La question des frais reste ouverte. Aujourd’hui, les virements Wero entre particuliers en France sont gratuits. Le modèle économique des paiements commerçants n’a pas encore été détaillé, mais les fondateurs promettent des commissions inférieures à celles de Visa et Mastercard.
Pour les 130 millions d’utilisateurs concernés, l’enjeu est concret : pouvoir voyager, acheter et transférer de l’argent à travers l’Europe sans enrichir au passage des intermédiaires américains. La promesse est ambitieuse. Le pari européen sur les paiements souverains entre dans sa phase décisive.