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Une trentaine de mangoustes lâchées pour chasser les vipères, 10 000 en 2000… et 30 000 pièges pour réparer

Publié par Elsa Fanjul le 18 Oct 2026 à 8:17
Mangouste attentive sur le sol d'une forêt subtropicale

Sur le papier, c’était malin : pour venir à bout de vipères mortelles, on lâche des mangoustes. Sur l’île japonaise d’Amami-Oshima, le plan a pris une tout autre tournure. Il a fallu des dizaines de milliers de pièges, des caméras et même des chiens détecteurs pour réparer l’erreur. Quarante-cinq ans plus tard, le Japon annonce enfin la fin de l’histoire.

1979, Amami-Oshima : le pari de 30 mangoustes contre des vipères mortelles

En 1979, une trentaine de mangoustes indiennes sont relâchées sur Amami-Oshima, une île subtropicale du sud du Japon. Elles arrivent d’Okinawa et sont lâchées près de Naze, une ville aujourd’hui intégrée à la commune d’Amami.

Leur mission tient en une phrase : s’attaquer aux habus, des vipères dont la morsure peut être mortelle pour l’homme. Un prédateur, une proie, un problème réglé. À l’époque, le raisonnement a l’air imparable.

Mais l’idée de régler un souci animal en important un autre animal a déjà laissé des traces ailleurs. Sur une autre île, cinq chats lâchés en 1949 ont fait disparaître 455 000 oiseaux marins par an. Le scénario n’est donc pas nouveau.

À Amami-Oshima, il faut peu de temps pour que le calcul se révèle faux. Selon la source, les habitants de l’île ont vite compris que quelque chose clochait. Le grain de sable, lui, est tout bête : une question d’horloge.

Et ce n’est pas le pire. Car pendant que les vipères continuaient tranquillement leur vie, d’autres animaux de l’île ont commencé à payer l’addition.

Le détail d’horloge qui a ruiné le plan, et les 10 000 mangoustes qui ont suivi

Les habus sont surtout actifs la nuit. Les mangoustes, elles, préfèrent dormir à ce moment-là. Les deux animaux ne se croisent presque jamais, a expliqué un responsable local à l’AFP.

Résultat : les mangoustes se rabattent sur des proies bien plus faciles. Des grenouilles, des rats endémiques et, surtout, le lapin noir d’Amami.

Ce lapin ne vit que sur Amami-Oshima et sur l’île voisine de Tokunoshima. Il est classé en danger par l’Union internationale pour la conservation de la nature. Autrement dit, les mangoustes s’attaquaient à un trésor biologique introuvable ailleurs.

Et elles se reproduisent vite : dès l’âge d’un an. Vers 2000, elles sont environ 10 000 sur l’île. Elles ravagent aussi les cultures et les élevages, ce qui fâche les habitants.

Les communes commencent à les capturer dès 1993. En 2000, l’État lance un programme d’éradication, avec une prime à chaque capture. Ça ne suffit pas : les mangoustes vivent sur de petits territoires, et les pièges posés le long des routes ne touchent pas celles qui vivent en forêt.

Retirer une espèce introduite peut pourtant changer un écosystème du tout au tout, comme l’a montré le cas de ces 131 chats retirés d’une autre île japonaise. Encore fallait-il y parvenir à Amami.

En 2005, le ministère de l’Environnement crée une équipe dédiée, baptisée « Amami Mongoose Busters ». Ses membres quadrillent presque toute l’île, forêts escarpées comprises. Ils installent plus de 30 000 pièges, jusqu’à 35 000 au plus fort de l’opération, et plus de 300 caméras automatiques.

Reste une question : comment prouver qu’il ne reste plus une seule mangouste ?

Piège et caméra automatique dans une forêt dense avec chien

La dernière mangouste, six ans de silence et un verdict à 99,7 %

Les espèces invasives ne sont pas qu’un problème d’îles lointaines. En France aussi, une fourmi qui rend les animaux aveugles inquiète déjà les scientifiques. Les Japonais, eux, ont appris à leurs dépens ce que coûte une introduction ratée.

Des chiens détecteurs sont dressés pour débusquer les derniers individus, ceux qui ne se laissent pas piéger. Une partie des scientifiques n’y croit pas. Shintaro Abe, vétérinaire au ministère de l’Environnement, suit le projet depuis ses débuts.

La dernière mangouste d’Amami-Oshima est prise dans un piège en avril 2018. Personne ne crie victoire. Pendant six ans, les pièges, les caméras et les chiens continuent de tourner.

Une fois par an, les chiens sont même emmenés à Okinawa, où l’espèce est toujours présente. L’idée : garder leur motivation intacte. Un détail qui dit tout de la patience demandée.

Car prouver qu’il ne reste plus un seul animal est presque impossible. Les chercheurs calculent donc une probabilité d’éradication avec deux modèles différents. Résultat : 99,7 % et 98,9 %.

Le 3 septembre 2024, le ministère japonais de l’Environnement déclare officiellement l’île libérée des mangoustes. Quarante-cinq ans après le lâcher initial, la boucle est bouclée.

Avant Amami-Oshima, les mangoustes n’avaient été éradiquées que sur neuf îles dans le monde, toutes bien plus petites. L’exploit est donc de taille. Mais la nature, elle, n’avait pas attendu la déclaration officielle.

Les lapins reviennent, et un nouveau danger avec eux

À mesure que les mangoustes reculaient, les lapins d’Amami, plusieurs grenouilles endémiques et deux espèces de rats ont commencé à remonter. La grive et la bécasse d’Amami ont étendu leur territoire. Un retour spontané qui rappelle celui de l’île caribéenne de Redonda après le départ des rats et des chèvres.

Koichi Shiota, gouverneur de la préfecture de Kagoshima, a salué la nouvelle dans un communiqué cité par l’AFP. Sauver une espèce rare ne se joue pas toujours aussi bien : sur un autre continent, 4,6 millions d’euros pour sauver 30 oiseaux rares ont laissé un seul survivant.

Ce retour crée pourtant de nouveaux soucis. Shintaro Abe constate que les espèces locales sont de plus en plus souvent victimes d’accidents de la route. Les lapins d’Amami ont l’habitude de faire leurs besoins sur les routes dégagées, d’où ils voient venir leurs prédateurs.

Chaque année, en septembre et en octobre, une campagne demande donc aux automobilistes de l’île de rouler lentement. Le danger a changé de visage : il n’a plus de dents, il a des roues.

Ce type de bataille n’est pas propre au Japon. Du côté du jardin, ce petit scarabée venu du Japon repéré dans 4 villes françaises rappelle qu’un seul voyageur clandestin peut menacer des centaines d’espèces. La vigilance se joue souvent bien avant l’invasion.

Pour Amami-Oshima, en tout cas, le plus dur semble derrière elle. Mais il aura fallu plus de 30 000 pièges et six ans de veille pour réparer une idée qui tenait en une ligne.

Moralité : on croit déplacer un animal, on déplace tout un équilibre. Et si les erreurs d’introduction vous fascinent, ce homard blanc qui n’avait qu’une chance sur 100 millions d’exister vous réserve un tout autre genre de surprise. Et si vous cherchez une solution plus douce contre les nuisibles, l’arme fatale des apiculteurs contre les frelons asiatiques pourrait bien déjà caqueter dans votre jardin.

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