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« 2,25 euros le diesel, je ne mettrai jamais ce prix » : des Français roulent au carburant interdit

Publié par Elsa Lepic le 01 Oct 2026 à 10:07
Homme versant du gazole rouge dans une voiture ancienne

Deux euros vingt-cinq le litre. Pour Thibault et Guillaume, jeunes habitants de la région de Valenciennes, ce prix est devenu une ligne rouge. Alors ils ont trouvé une solution, discrète et strictement interdite.

Dans leur garage, un bidon coloré change tout. Et ce n’est que le début de ce qu’ils sont prêts à faire pour économiser sur l’essence.

Le carburant « rouge » qui coûte deux fois moins cher

Au fond d’un garage près de Valenciennes, dans le Nord, Thibault, 24 ans, verse un liquide teinté dans le réservoir de sa vieille Peugeot 205. Ce liquide, c’est du Gazole non routier, surnommé le « rouge » à cause de sa couleur rosée.

Ce carburant existe légalement, mais uniquement pour les tracteurs agricoles et les engins de chantier. Il est beaucoup moins taxé que le diesel classique vendu à la pompe, ce qui explique son prix cassé.

Sauf qu’il est totalement interdit de l’utiliser dans une voiture qui roule sur la route. Une règle que Thibault et son ami Guillaume connaissent parfaitement, mais qu’ils ont choisi d’ignorer face à la hausse continue des prix du carburant.

« Avec la montée du diesel, on dépensait des sommes astronomiques. Au début, on mettait quelques litres par-ci, par-là. Puis c’est devenu des pleins complets », raconte Thibault. Sa 205 roule désormais entièrement au « rouge ».

Mais le rouge ne suffit plus. Les deux jeunes hommes ont ajouté un ingrédient encore plus surprenant à leur mélange, et pas des moindres.

Un quart d’huile de vidange, trois quarts de « rouge »

La recette de Guillaume tient en une phrase : un quart d’huile de vidange récupérée chez des copains, trois quarts de gazole non routier. Une combinaison qu’il assume sans détour, « la voiture roule à merveille », jure-t-il.

Il précise toutefois une limite importante : ce mélange ne fonctionne que sur de vieux véhicules diesel. Sur une voiture récente, il pourrait causer des dégâts sérieux au moteur.

Pour se procurer le « rouge », direction la Belgique, à dix minutes de chez eux. Là-bas, des stations vendent ouvertement du GNR aux automobilistes français. « On se présente à la caisse, on dit qu’on veut du diesel pour un tracteur », explique Guillaume.

Un journaliste de franceinfo a testé la manœuvre lui-même. Dans une station de campagne frontalière, le gazole classique affichait 2,35 euros. Sur une pompe à l’écart, le non-routier tournait à 1,72 euro, soit 60 centimes de moins au litre.

Aucune vérification, ni carte d’identité, ni justificatif de métier. Le vendeur a simplement laissé faire : « Après, ce qu’ils font chez eux, ça ne nous regarde pas, c’est le risque du client. »

Reste que la loi autorise le transport de 10 litres maximum en bidon sans déclaration entre la Belgique et la France. Au-delà, les sanctions tombent, et c’est là que tout se complique vraiment.

Jerrican rouge posé près d'une pompe à essence rurale

Des sanctions qui peuvent grimper très haut

Les douanes ont renforcé leurs contrôles depuis l’envolée du prix du diesel, et cela se voit sur le terrain. Baptiste, dépanneur autoroutier à Valenciennes, est aux premières loges : ce sont ses collègues qui viennent récupérer les voitures saisies.

« On voit beaucoup de voitures avec du rouge dedans », confirme-t-il. Selon lui, prendre ce risque n’a rien d’un bon calcul financier, bien au contraire.

L’amende douanière correspond à la différence de taxe non payée. Elle peut être multipliée par le kilométrage total affiché au compteur, car les autorités ignorent depuis combien de temps le véhicule roule au « rouge ». Le montant peut donc grimper très vite, sans plafond clair annoncé.

Le Code des douanes prévoit aussi une amende forfaitaire, variable selon la quantité de carburant détectée. Et la sanction ne s’arrête pas là : rouler au gazole non routier expose théoriquement à trois ans de prison.

Baptiste raconte aussi un épisode révélateur : même les dépanneurs professionnels ne sont pas épargnés par les contrôles. « Il n’y a pas longtemps, on s’est fait contrôler à la frontière belge par les douaniers, même nous, ils ont fait un prélèvement dans le réservoir. On peut jouer, puis au bout d’un moment, on perd. »

Autre danger, souvent oublié par les automobilistes : en cas d’accident, une assurance qui détecte un carburant non homologué dans le réservoir peut tout simplement refuser de couvrir les dégâts.

Ce que ça révèle sur le quotidien des automobilistes du Nord

Christophe, qui travaille dans une usine de jus de fruit au Quesnoy, refuse de prendre ce risque. Il roule « au blanc », c’est-à-dire au carburant classique. « Je ne fais que dix kilomètres pour aller travailler, je ne vais pas prendre le risque. Surtout que mon fils doit être douanier après », précise-t-il.

Mais il comprend parfaitement ses collègues plus éloignés. « J’ai des collègues qui se tapent 50 minutes de route. Ils se demandent s’il ne faut pas se mettre en arrêt maladie. Ils gagneront autant en restant chez eux qu’en mettant 400 euros de gazole par mois dans la voiture. »

Ce témoignage résume l’ampleur du problème : pour certains salariés modestes, le carburant est devenu un frein direct à l’emploi. Guillaume ne dit pas autre chose : « Ça ne fait même pas un an que je suis en CDI. Je cherche une maison. Si je peux faire des économies sur le carburant, en roulant au rouge ou à l’huile de vidange… »

Un autre automobiliste interrogé confie avoir divisé par deux ce qu’il appelle son « deuxième loyer d’essence » grâce à ces méthodes. Un chiffre qui donne la mesure du poids réel du carburant dans certains budgets, et qui explique pourquoi la pratique se répand malgré les risques encourus, notamment chez les automobilistes cherchant à réduire leur facture.

Entre l’amende potentiellement salée, le risque pénal et l’assurance qui peut lâcher au pire moment, le calcul reste risqué. Mais tant que l’écart de prix restera aussi flagrant entre les deux carburants, ces automobilistes du Nord ne semblent pas prêts à changer d’avis.

Le rouge dans le réservoir, c’est un pari sur la durée face aux douaniers. Et si cette histoire de carburant détourné vous a surpris, l’écart de prix entre l’essence de 1970 et celle d’aujourd’hui risque de vous donner le vertige à son tour. Reste aussi à savoir si les négociations internationales en cours changeront la donne : une nouvelle flambée des prix pourrait encore compliquer le quotidien de ces automobilistes.

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