Carburants : un document confidentiel de Bercy révèle les marges réelles des distributeurs depuis la guerre
Vous trouvez que le prix à la pompe ne baisse pas aussi vite qu’il le devrait ? Un document de travail commandé par Matignon aux services de Bercy vient confirmer ce que des millions d’automobilistes soupçonnent depuis des semaines. Les marges des distributeurs de carburant ont bel et bien gonflé depuis le début de la guerre au Moyen-Orient. Et certains chiffres font franchement grincer des dents au sommet de l’État.

Ce que le gouvernement assurait encore le 19 avril

Retour en arrière, il y a quelques jours à peine. Le 19 avril, la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon était invitée sur BFMTV. Message officiel : aucune « hausse indue » des marges sur le carburant n’a été « observée » depuis le début du conflit. Circulez, y a rien à voir.
Problème : quelques jours plus tard, un rapport interne de Bercy raconte exactement l’inverse. Le document, que plusieurs médias dont BFMTV et franceinfo ont pu consulter, décortique les marges brutes des distributeurs français depuis le début de la crise. Et les chiffres ne collent pas du tout avec le discours rassurant de l’exécutif.
Ce décalage entre la communication officielle et la réalité comptable est précisément ce qui a mis le feu aux poudres à Matignon. Car en coulisses, la tension entre l’État et les enseignes n’a jamais été aussi forte. Et le contenu de la note place tout le monde face à ses responsabilités.
30 centimes avant la guerre, jusqu’à 50 centimes aujourd’hui
Avant le conflit au Moyen-Orient, la marge brute moyenne des distributeurs tournait autour de 30 centimes d’euro par litre. Les petites stations indépendantes se situaient plutôt à 35 centimes, la grande distribution à 25 centimes. Un équilibre connu, documenté, accepté.

Depuis le début de la guerre, c’est surtout le gazole qui a dérapé. D’après le document de Bercy, la marge brute moyenne s’établissait encore à 30 centimes en début d’année. Fin avril, elle grimpe à 33,6 centimes pour le gazole. L’essence frôle les 30 centimes. Ça peut sembler modeste dit comme ça. Mais attendez la suite.
Selon une autre note évoquée par BFMTV, la marge sur le gazole est même montée jusqu’à 40 centimes par litre au plus fort de la séquence. Elle a légèrement reflué début avril, pour se stabiliser autour de 34 centimes. Ce niveau reste supérieur à celui d’avant-guerre. Et certains réseaux affichent des marges plus de 30 % au-dessus de leur niveau habituel.
Autrement dit : quand le baril baisse sur les marchés mondiaux, la différence ne redescend pas jusqu’à votre réservoir. Elle reste coincée quelque part entre le raffineur et la pompe. Mais le rapport va encore plus loin.
Les cas extrêmes qui font « exploser » Matignon
Le document gouvernemental ne se contente pas de moyennes. Il met en lumière des situations bien plus brutales, qui alimentent une colère froide au sommet de l’État. Certains distributeurs affichent des marges brutes de 39 à 43 centimes par litre de gazole. D’autres dépassent allègrement les 50 centimes par litre.
Sur l’essence, la situation n’est guère plus reluisante : des marges proches de 40 centimes sont documentées. Quand on sait qu’un plein moyen tourne autour de 50 litres, ça représente un surcoût potentiel de plusieurs euros par passage à la pompe, sur la seule marge du distributeur.
Les enseignes nommément citées dans le rapport ? TotalEnergies, ENI, Esso, AVIA, mais aussi — et c’est plus surprenant — des acteurs de la grande distribution : Carrefour Market, Carrefour Contact, Intermarché. Ces dernières, habituellement associées aux prix bas, se retrouvent dans le collimateur.
Un conseiller de l’exécutif a qualifié ces situations de « faits inadmissibles » auprès de franceinfo. Le mot est lâché. Et il a des conséquences concrètes sur la suite des événements.
Lecornu monte au créneau : « Ce n’est pas négociable »
Le Premier ministre Sébastien Lecornu, dont la cote de popularité est déjà fragile, s’est dit ces derniers jours « agacé que les prix ne baissent pas autant qu’espéré ». En privé d’abord. Puis publiquement, lors d’un déplacement à Marseille.
Son message est sans ambiguïté : « Il y a quelque chose qui n’est pas négociable, c’est quand ça augmente au global, on comprend que ça augmente à la pompe. Quand ça diminue au global, ça doit diminuer aussi vite à la pompe. » Une mise en demeure à peine voilée adressée aux distributeurs.
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Lecornu s’est également agacé de ce qu’il appelle les « diversions » du secteur. Exemple : la proposition de suspendre les Certificats d’économies d’énergie (CEE) pour faire baisser le prix à la pompe, une idée soutenue par Jordan Bardella. Pour le chef du gouvernement, c’est un écran de fumée. Le vrai sujet, ce sont les marges. Pas la fiscalité annexe.
Le bras de fer est désormais ouvert. Et une arme dort dans le tiroir de Matignon depuis plusieurs semaines.
Le décret de plafonnement des marges peut-il vraiment tomber ?
Dans ce climat tendu, l’hypothèse d’un décret visant à plafonner les marges des distributeurs revient sur la table. L’idée avait déjà provoqué une levée de boucliers mi-avril. Cette fois, elle semble plus crédible que jamais.
Le gouvernement avait déjà évoqué des mesures de pression sur les enseignes. Lecornu a promis des aides ciblées pour les gros rouleurs, mais la question structurelle des marges dépasse les chèques ponctuels. Quand un litre de gazole dépasse les seuils psychologiques, le politique ne peut plus se contenter de communiqués.
De leur côté, les pétroliers et les enseignes rappellent que ces marges brutes doivent couvrir le transport, les salaires, l’entretien des stations. Ils assurent que leurs marges nettes — une fois toutes les charges déduites — restent fragiles. Un argument que le gouvernement entend, mais qu’il juge insuffisant au vu des chiffres du rapport.
L’arbitrage s’annonce explosif. Plafonner les marges, c’est risquer la fermeture de petites stations indépendantes déjà en difficulté. Ne rien faire, c’est laisser les automobilistes payer le prix fort alors que le baril a amorcé sa décrue. Michel-Édouard Leclerc avait lui-même proposé une baisse de 15 centimes au gouvernement. Preuve que même dans la grande distribution, on sent le vent tourner.
Pourquoi le prix à la pompe ne suit jamais le baril à la baisse
Ce phénomène porte un nom chez les économistes : l’asymétrie des prix, ou « effet fusée-plume ». Quand le pétrole monte, les prix à la pompe grimpent aussi vite qu’une fusée. Quand il baisse, ils redescendent aussi lentement qu’une plume. C’est documenté depuis des décennies, en France comme ailleurs.
Plusieurs facteurs l’expliquent. D’abord, les distributeurs achètent leur carburant par lots, avec un décalage de plusieurs semaines entre l’achat et la vente. Ensuite, la fiscalité française représente plus de 50 % du prix final — une part incompressible qui rend les variations du brut moins visibles. Enfin, dans un contexte géopolitique instable comme celui de la guerre au Moyen-Orient, l’incertitude sert d’alibi commode pour maintenir des prix élevés.
Mais le rapport de Bercy montre que cette fois, l’asymétrie ne suffit pas à tout expliquer. Les marges ont augmenté structurellement, pas juste temporairement. Et c’est bien ce qui change la donne politique.
Ce que les automobilistes peuvent faire en attendant
En attendant un éventuel plafonnement — dont personne ne connaît encore ni la date ni les modalités — les automobilistes ne sont pas totalement démunis. Comparer les prix entre stations reste le réflexe numéro un. Les écarts peuvent atteindre 15 à 20 centimes par litre entre deux pompes situées à quelques kilomètres.
Ceux qui roulent beaucoup peuvent se tourner vers le superéthanol E85, une alternative légale qui permet de réduire sensiblement la facture. Un boîtier de conversion chez Leclerc coûte environ 690 euros et divise le budget essence par deux.
Une aide de 50 euros est par ailleurs attendue en juin pour les gros rouleurs, sous conditions. Le chèque énergie peut aussi être mobilisé dans certains cas. Des mesures ponctuelles qui ne règlent pas le problème de fond, mais qui allègent la note.
Le vrai dénouement se jouera dans les prochaines semaines. Si le décret de plafonnement est signé, ce sera une première depuis des années. S’il ne l’est pas, le gouvernement devra expliquer pourquoi il a laissé les distributeurs engranger des marges record pendant que les Français serraient les dents à chaque passage à la pompe. Dans les deux cas, ce document de Bercy aura changé les termes du débat.