Prix des carburants : pourquoi le gouvernement refuse d’agir malgré la pression, et ce qui pourrait tout faire basculer
Les prix à la pompe grimpent sans relâche depuis le début du conflit au Moyen-Orient. Le gouvernement de Sébastien Lecornu est sous pression de toutes parts. Et pourtant, il refuse toujours de lâcher une aide massive. Pourquoi ? La réponse est bien plus complexe qu’il n’y paraît.
Une flambée qui ne s’arrête plus

Depuis le 28 février et le déclenchement de la guerre au Proche-Orient, le cours du pétrole monte en flèche. Et avec lui, les prix de l’essence et du diesel dans toutes les stations de France. Les automobilistes le sentent chaque semaine à la pompe.
La situation a pris une ampleur que même l’exécutif peine à minimiser. Roland Lescure, ministre de l’Économie, a lâché devant la commission des finances de l’Assemblée nationale que « l’hypothèse d’une crise passagère n’est malheureusement plus d’actualité ». Des mots qui ont fait l’effet d’une bombe.
Il a même évoqué un possible « choc pétrolier ». Une expression qui a provoqué une onde de choc jusqu’à l’Élysée. Selon un membre du gouvernement : « Il a beaucoup énervé la présidence avec ses mots. À l’Élysée et Matignon, ils ne savent pas comment gérer le bordel. »
Lecornu marche vraiment sur des œufs
En coulisses, la tension est palpable. « Avec ce sujet, Sébastien Lecornu sait très bien qu’il marche sur des œufs », glisse un membre du gouvernement à franceinfo. Des réunions avec les services du ministère de l’Économie ont lieu tous les jours.
Et pour cause : la France a une mémoire longue. Le mouvement des gilets jaunes est né directement d’une colère face à la hausse des prix du carburant. Les questions liées aux transports sont considérées comme « socialement inflammables », selon les propres mots d’un ministre.
Un sondage BFMTV publié le 18 mars montre que 81 % des Français se disent inquiets de la situation internationale, dont 32 % « très inquiets ». Le thermomètre social monte.
Le rétropédalage de Roland Lescure

Mercredi matin, en Conseil des ministres, Emmanuel Macron a réagi aux déclarations de son ministre de l’Économie. Sans le nommer directement, il a demandé de « parler de la situation, de dire les choses, mais de ne pas les caractériser », selon un ministre présent.
Roland Lescure a dû s’exécuter. Il a dit « regretter » ses propos, précisant que l’expression « choc pétrolier » ne s’appliquait qu’à la situation internationale. « La France est mieux préparée, moins exposée que ses voisins européens », a-t-il tenté de rassurer.
Mais les oppositions n’ont pas lâché l’affaire. Ce rétropédalage n’a calmé personne. Et pour ne rien arranger, le ministre a finalement annoncé sur RTL que des aides pour les « gros rouleurs » seraient dévoilées dans les tout prochains jours.
Pourquoi le gouvernement refuse un « quoi qu’il en coûte »
En 2022, lors de la crise énergétique post-Covid et guerre en Ukraine, le gouvernement avait sorti l’artillerie lourde. Des ristournes à la pompe allant de 10 à 30 centimes par litre, entre avril et décembre, avaient été accordées à tous les automobilistes sans exception.
Résultat ? Ces remises non ciblées avaient surtout profité aux ménages aisés, les plus gros rouleurs. Une étude de l’INSEE parue en juillet 2023 l’a confirmé noir sur blanc. Une erreur que l’exécutif ne veut pas reproduire.
« À l’époque, il fallait répondre de manière puissante et massive, car l’économie était encore convalescente après le Covid-19 », explique un conseiller de l’exécutif. « Aujourd’hui, la situation est totalement différente. »
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L’autre raison, c’est l’état des finances publiques. Après avoir péniblement fait adopter le budget 2025, le gouvernement planche déjà sur celui de 2026. « On ne peut plus faire le quoi qu’il en coûte », résume sobrement un conseiller. Les taxes sur le carburant pourraient même augmenter si la situation se prolonge.
Des mesures annoncées, mais vite jugées insuffisantes

Dès le 5 mars, le gouvernement a demandé aux distributeurs de faire des efforts sur leurs marges. Les ministres de l’Économie, de l’Énergie et de la Transition énergétique ont aussi écrit aux raffineurs pour qu’ils augmentent leur production.
L’exécutif a également misé sur le déblocage de 400 millions de barils de pétrole issus des stocks stratégiques de l’Agence internationale de l’énergie. Objectif : « détendre les prix ». « Mais ce n’est pas suffisant », déplore une ministre deux semaines plus tard.
Puis sont venues les aides sectorielles. Agriculteurs, pêcheurs, transporteurs routiers : les professionnels les plus touchés ont pu obtenir des délais de paiement ou des prêts pour leurs cotisations sociales. Des « mesurettes », ont immédiatement réagi les représentants des pêcheurs. « Pour l’instant, nous ne voyons aucune efficacité », a confirmé la Fédération nationale des transporteurs routiers.
Du côté des agriculteurs, le syndicat FNSEA devait exprimer son mécontentement lors d’un rendez-vous à Matignon. D’autres solutions, comme le bioéthanol E85, intéressent de plus en plus les automobilistes qui cherchent à contourner la flambée des prix.
L’État accusé de s’enrichir sur la crise
Pendant que les Français souffrent à la pompe, une voix s’est élevée avec force. « L’État, en ce moment, profite de cette hausse de prix, l’État s’en met plein les poches », a lancé le député Sébastien Chenu, vice-président du RN, sur franceinfo. Une accusation qui fait mouche dans l’opinion.
Car mécaniquement, quand le prix du carburant monte, les recettes fiscales issues des taxes augmentent aussi. La TVA, la TICPE (taxe intérieure sur la consommation de produits énergétiques) : toutes ces taxes sont calculées sur un prix de base, et leur rendement gonfle automatiquement avec la flambée.
La députée macroniste Olga Givernet, ancienne ministre chargée de l’Énergie, l’admet : « Dans un second temps, on pourra identifier si la hausse des prix du carburant a réellement entraîné un excédent de recettes fiscales pour l’État et voir comment le redistribuer. » Un aveu qui n’a pas calmé les oppositions. Pendant ce temps, les stations-service se vident partout en France.
Toutes les oppositions réclament la même chose, mais pas de la même façon

À gauche, La France insoumise réclame le blocage pur et simple des prix. Le Parti Socialiste préfère un geste sur la fiscalité. À droite, Les Républicains veulent également diminuer les taxes. Le Rassemblement national, lui, exige une baisse de la TVA sur les carburants.
Malgré leurs divergences politiques, tous convergent sur un point : le gouvernement n’en fait pas assez. Et tous les jours qui passent sans mesure concrète renforcent leur argumentaire. Le décalage entre la France et le reste de l’Europe se creuse dangereusement.
En Espagne, une baisse de TVA a déjà permis jusqu’à 30 centimes de moins par litre. En Italie, le carburant est déjà bien moins cher qu’en France. Certains automobilistes français des régions frontalières n’hésitent plus à faire le déplacement.
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Le spectre du déficit plane sur chaque décision
Derrière chaque arbitrage se cache la même contrainte : le budget. La France doit tenir l’objectif de 5 % de déficit. Et tout coup de pouce fiscal sur les carburants menacerait directement cet équilibre précaire.
« Évidemment, cette situation ne doit pas durer, car sinon il faudra baisser les taxes et il y aura un effet dévastateur pour le budget : tenir la barre des 5 % de déficit sera impossible », confie une source gouvernementale. Les économistes alertent déjà sur les risques pour les finances publiques.
Olga Givernet plaide pour une remise à plat de la fiscalité des énergies. Mais elle le reconnaît elle-même : « Ça ne peut pas se faire en pleine crise. » Un vœu pieux qui repousse encore la question au lendemain. Pendant ce temps, le budget 2026 pourrait réserver quelques surprises sur les carburants alternatifs.
Le détroit d’Ormuz, la variable qui échappe à tout contrôle

Au fond, le vrai problème du gouvernement, c’est qu’il ne maîtrise pas le facteur déclencheur. La flambée des prix vient du blocage du détroit d’Ormuz, point de passage stratégique d’une part majeure du pétrole mondial.
Or, personne ne sait combien de temps ce blocage va durer. « Chaque tweet de Donald Trump peut faire fluctuer les cours du pétrole, le marché est très volatil », résume une source gouvernementale. Les revirements de Trump sur l’Iran ont déjà surpris tout le monde.
« On ne sait pas combien de temps ça va durer et jusqu’où ça va aller. C’est anxiogène, mais ça a un côté honnête », assure un ministre. L’exécutif dit se préparer « à tous les scénarios ». Et c’est précisément pour cette raison que Sébastien Lecornu refuse de griller toutes ses cartouches trop tôt. La question d’une éventuelle pénurie de carburant en France reste sur toutes les lèvres.
Ce qui pourrait tout faire basculer
Le gouvernement avance donc à petits pas, en espérant que la situation internationale se dénoue d’elle-même. Mais le temps joue contre lui. Chaque semaine sans mesure forte, c’est une semaine de plus où la grogne monte dans les files d’attente aux stations-service.
Le chèque énergie, versé aux ménages les plus précaires à partir du 1er avril, soulage les factures d’électricité et de gaz. Mais il ne touche pas au carburant. C’est un filet de sécurité partiel, que les oppositions jugent largement insuffisant. Des tensions d’approvisionnement ont déjà été signalées dans plusieurs villes.
Si les prix continuent de grimper et que le conflit se prolonge, le gouvernement sera contraint d’aller plus loin. La question n’est peut-être plus de savoir si des aides massives seront annoncées, mais quand. Et à quel prix pour les finances publiques. Les projections sur les prix à la pompe pour 2027 sont déjà préoccupantes.
Entre la mémoire des gilets jaunes, la pression des oppositions, l’état du budget et une crise internationale imprévisible, Sébastien Lecornu navigue dans des eaux extrêmement agitées. Le prochain arbitrage de Matignon sera scruté à la loupe par des millions de Français qui, eux, voient leur budget fondre à chaque passage à la pompe. Pour beaucoup de foyers, le carburant n’est que l’une des dépenses qui grèvent leur budget mensuel.