Dans cette bibliothèque, une ligne noire au sol sépare deux pays : pendant 120 ans, tout le monde est entré par la même porte, jusqu’en 2025
Les livres sont au Canada, la porte d’entrée aux États-Unis. Et au milieu de la salle de lecture, une simple bande noire collée au sol marque la frontière entre les deux pays. Depuis plus d’un siècle, Américains et Canadiens partagent cette bibliothèque unique au monde. Mais en 2025, une décision de Washington a tout bouleversé.

Un bâtiment posé sur la frontière
Il faut se rendre à la frontière entre le Québec et l’État américain du Vermont pour découvrir ce lieu étonnant. D’un côté, la petite ville canadienne de Stanstead. De l’autre, le village américain de Derby Line. Et entre les deux, à cheval sur la frontière, un élégant bâtiment de granit.
C’est la bibliothèque et salle d’opéra Haskell, la Haskell Free Library and Opera House. Selon Wikipédia, la bibliothèque est située à Stanstead, au Canada, tandis que l’entrée principale se trouve à Derby Line, aux États-Unis.
À l’intérieur, une bande noire traverse le hall d’entrée et la salle de lecture des enfants. Elle matérialise la frontière. Selon la chaîne qatarie Al Jazeera, elle a été ajoutée après un incendie, il y a plusieurs décennies, qui avait provoqué un litige entre compagnies d’assurances sur les dégâts.
Un cadeau pour les deux pays
L’histoire commence au début du XXe siècle. Martha Haskell, une riche habitante de la région, et son fils Horace décident d’offrir aux deux communautés un lieu de culture. Ils le font en mémoire des parents de Martha et de son mari, Carlos Haskell.
Le choix de l’emplacement n’a rien d’un hasard. Les Haskell construisent volontairement le bâtiment sur la frontière, pour que les Canadiens et les Américains y aient un accès égal. Selon un guide cité par Al Jazeera, l’objectif était en quelque sorte de « tromper » la frontière.
Les travaux commencent en 1901. La salle d’opéra accueille son premier spectacle en 1904, et la bibliothèque ouvre ses portes en 1905. Le bâtiment, de style néo-Queen Anne, est construit en granit de Stanstead, avec des murs de 60 centimètres d’épaisseur.
Les livres au Canada, les spectateurs aux États-Unis
La répartition de l’espace est un véritable casse-tête. La bibliothèque, au rez-de-chaussée, compte plus de 20 000 livres en anglais et en français. La plupart d’entre eux se trouvent du côté canadien.
À l’étage, la salle d’opéra est encore plus surprenante. Sa scène se situe au Canada, tandis que la plupart des quelque 500 sièges en bois sont du côté américain. Autrement dit, une grande partie du public regarde le spectacle depuis un autre pays.
Une ligne noire passe d’ailleurs sous les fauteuils de la salle. Le bâtiment possède même deux adresses, une dans chaque pays.
Ces bizarreries frontalières ne sont pas uniques. Nous vous avions raconté l’histoire de ce village de Baarle où une habitante de 86 ans a découvert qu’elle vivait dans le mauvais pays, et où il a fallu déplacer sa porte d’entrée.
Une seule porte pour deux pays
Pendant plus d’un siècle, la bibliothèque ne compte qu’une seule entrée, située du côté américain. Les Canadiens pouvaient marcher jusqu’à la porte, sur le trottoir américain, sans passer par la douane, emprunter leurs livres, puis rentrer chez eux.
La bibliothèque a toujours insisté sur un point : elle n’est pas un poste-frontière. Selon Al Jazeera, elle recommandait toutefois aux visiteurs d’avoir une pièce d’identité sur eux, et les déplacements autour du bâtiment étaient surveillés.
Le lieu est devenu un symbole de l’amitié entre les deux pays. Il est inscrit au registre national des lieux historiques des États-Unis depuis 1976, et désigné lieu historique national du Canada depuis 1985.
Des armes cachées dans les toilettes
Cette situation unique a pourtant attiré des personnes mal intentionnées. En 2018, un habitant de Montréal a été condamné à 51 mois de prison pour avoir fait passer plus de 100 armes de poing du Vermont vers le Québec, en 2010 et 2011.
Selon Al Jazeera, certaines de ces armes étaient cachées dans une poubelle des toilettes de la bibliothèque. Un épisode qui a rappelé que la frontière, même réduite à une ligne au sol, restait bien réelle.
2025 : la porte se ferme pour les Canadiens
En mars 2025, les autorités américaines annoncent un changement majeur. À partir du 1er octobre 2025, les Canadiens ne peuvent plus utiliser le trottoir américain pour rejoindre l’entrée principale. Ils doivent d’abord se présenter à un poste-frontière officiel.
Selon CBS News, un porte-parole des douanes américaines justifie cette décision par des faits de « contrebande et d’activités transfrontalières illicites autour de la bibliothèque ». Quelques semaines plus tôt, la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, avait effectué une visite surprise sur place.
Sylvie Boudreau, présidente du conseil d’administration de la bibliothèque, conteste ce lien. Selon elle, des gens traversent souvent la frontière, mais pas à cause de la bibliothèque. Le maire de Stanstead, Jody Stone, juge de son côté qu’il n’est pas logique qu’un simple trottoir menace la sécurité de la frontière.
Une nouvelle porte côté canadien
Face à cette décision, la bibliothèque réagit vite. Elle lance une collecte pour financer une entrée permanente du côté canadien. L’objectif est de 100 000 dollars canadiens. Selon Wikipédia, 170 000 dollars sont récoltés en une semaine, notamment grâce à un don important de la romancière canadienne Louise Penny.
En attendant, une sortie de secours du côté canadien sert d’entrée temporaire. La nouvelle entrée canadienne ouvre finalement en avril 2026, et elle est officiellement inaugurée le 10 juin 2026.
Résultat : après plus de 120 ans d’une porte commune, Américains et Canadiens entrent désormais par deux portes différentes. Mais ils se retrouvent toujours dans la même salle de lecture, de part et d’autre de la même ligne noire.
Les bibliothèques réservent bien des surprises
Ce lieu unique rappelle que les bibliothèques ont parfois des histoires étonnantes. Nous vous avions par exemple raconté celle de cet homme qui a rendu un livre emprunté en 1894, évitant au passage une amende de 12 000 dollars.
Et côté frontières, il arrive aussi que la ligne bouge, comme lorsqu’un agriculteur belge a déplacé une borne frontière, grignotant au passage un bout de territoire français.
Ces bâtiments qui se retrouvent pris dans un bras de fer avec l’administration ne sont pas rares. Au Japon, un paysan refuse depuis des décennies de quitter sa ferme plantée au milieu de l’aéroport de Narita. Et à Seattle, une vieille dame a refusé un million de dollars pour sa petite maison, autour de laquelle un centre commercial a fini par être construit.