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« C’est la zone » : cette expression vient d’un lieu bien réel, où vivaient plus de 42 000 personnes

Publié par Elsa Fanjul le 27 Oct 2026 à 9:06

Vous l’avez sûrement déjà dit, ou entendu, pour parler d’un quartier triste ou d’une soirée ratée. Pourtant, cette expression ne sort pas de nulle part. Elle vient d’un endroit bien réel, aux portes de Paris, où des dizaines de milliers de personnes ont vécu pendant près d’un siècle.

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Une expression que tout le monde connaît

« C’est la zone », « il zone », « un zonard » : ces mots font partie du langage courant. On les utilise pour désigner un lieu peu accueillant, une personne qui traîne sans but ou une situation qui part à vau-l’eau.

Mais peu de gens savent que « la Zone » a d’abord été un territoire précis, avec ses rues, ses habitants et ses petits métiers. Un monde à part, coincé entre la capitale et sa banlieue, que les Parisiens ont longtemps préféré ignorer.

Pour comprendre d’où vient ce mot, il faut remonter au milieu du XIXe siècle, à l’époque où Paris s’entoure d’une immense muraille.

Une muraille et une bande de 250 mètres interdite

En 1841, Adolphe Thiers lance la construction d’une enceinte militaire autour de Paris. Achevée en 1844, elle compte 94 bastions et s’étend sur une trentaine de kilomètres.

Devant ces fortifications, une bande de terrain d’environ 250 mètres de large est déclarée non constructible. Les militaires veulent garder le champ libre pour voir arriver l’ennemi. On parle alors de « zone non aedificandi », une servitude héritée d’une loi de 1791.

C’est ce nom administratif, raccourci, qui va donner « la Zone ». Selon le sociologue Jérôme Beauchez, cette bande couvrait plus de 800 hectares tout autour de la capitale.

De la guinguette au bidonville

Au départ, l’endroit n’a rien d’inquiétant. Les Parisiens viennent s’y promener le dimanche. On y trouve des buvettes, des guinguettes et des foires, à deux pas des remparts.

Mais Paris grandit très vite. La capitale dépasse le million d’habitants dans les années 1840, portée par l’exode rural. Les logements manquent et les loyers flambent pour les plus modestes.

Dès les années 1850, des familles pauvres commencent à s’installer sur ces terrains vagues. On les appelle les « zoniers ». Ils montent des cabanes en bois, des baraques faites de matériaux de récupération, ou s’installent dans des roulottes.

Ce phénomène ne s’est pas limité à la Zone. Bien plus tard, La Défense abritait elle aussi des bidonvilles avant de se couvrir de gratte-ciel.

Plus de 42 000 zoniers aux portes de Paris

Au fil des décennies, la Zone se remplit. En 1912, une étude municipale recense 12 132 constructions sur cette ceinture. Le recensement de 1911 évoque environ 25 000 habitants, un chiffre que les historiens jugent probablement sous-estimé.

En 1926, ils sont plus de 42 000 à vivre dans la Zone. Ce sont surtout des ouvriers, des journaliers, des domestiques et des chiffonniers, les plus pauvres parmi les pauvres de la région parisienne.

Les conditions de vie y sont très dures. L’habitat est insalubre et les jeunes enfants y meurent davantage que ceux de leur âge ailleurs. Pour une bonne partie de la bourgeoisie parisienne, cette ceinture de misère est une honte pour la capitale.

Une vie de débrouille et de solidarité

Pourtant, la Zone n’est pas seulement un lieu de misère. C’est aussi un monde organisé, avec ses propres règles et sa propre économie.

Le chiffonnier en est la figure emblématique. Il récupère les déchets de Paris, les trie et les revend. Une véritable économie de la débrouille se met en place, jusqu’à la création d’une coopérative indépendante de chiffonniers.

Les zoniers cultivent aussi les anciens champs pour se nourrir. Selon Jérôme Beauchez, ils organisent même des soins gratuits et des cours pour les enfants. Certains se regroupent au sein d’une « ligue des zoniers » et obtiennent des indemnisations après la perte de leur logement.

Les photos qui ont figé la Zone

Ce monde aurait pu disparaître sans laisser de traces. Mais quelques photographes ont pris le temps de le documenter, au tout début du XXe siècle.

Le plus célèbre est Eugène Atget. En 1913, il photographie la Zone à la porte de Montreuil ou encore la cité Valmy. Ses images sont réunies dans un album intitulé « Les zoniers ». L’agence Meurisse immortalise de son côté la Zone de la porte de Clignancourt en 1928.

En 2018, la galerie Lumière des Roses, à Montreuil, a consacré une exposition à la Zone. Environ 150 photographies, prises entre 1910 et 1960 et souvent par des anonymes, y ont été rassemblées.

De 1919 au périphérique, la lente disparition

Le tournant arrive après la Première Guerre mondiale. En avril 1919, les fortifications sont déclassées. Devenus obsolètes, les remparts sont démolis entre 1919 et 1929.

La Ville prévoit de remplacer la Zone par des logements à bon marché, les fameux HBM, ancêtres des HLM, ainsi que par des parcs et des terrains de sport. Mais les expropriations traînent et, faute de relogement, de nombreux zoniers restent sur place.

Deux grandes vagues d’expulsions ont lieu, en 1919 puis en 1929. Sous l’Occupation, à partir de 1940, le régime de Vichy accélère encore les expulsions. Les derniers habitants sont repoussés vers la banlieue lointaine ou la province.

Le coup de grâce vient avec le boulevard périphérique. Les travaux démarrent en 1956 sur l’ancien tracé des fortifications. Le périphérique est inauguré le 25 avril 1973 par le Premier ministre Pierre Messmer. Long de 35,4 kilomètres, il compte 38 portes d’accès à la capitale. Nous avions d’ailleurs raconté comment le périphérique a remplacé la Zone, images à l’appui.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

De la Zone elle-même, il ne reste quasiment rien. Les baraques, les roulottes et les jardins de fortune ont été entièrement rasés.

Seuls quelques vestiges des fortifications ont survécu. Le bastion n° 1, situé près de la porte de Bercy, sur le boulevard Poniatowski dans le 12e arrondissement, en fait partie. Il est classé monument historique depuis 1970.

Paris a connu bien d’autres métamorphoses de ce genre, des Halles de Baltard aux abattoirs de la Villette, en passant par les Champs-Élysées, jadis un marais.

Mais la Zone a laissé une trace bien plus durable : dans notre vocabulaire. Les expressions « c’est la zone », « zoner » ou « zonard » viennent directement de ce territoire oublié et de ceux qui y vivaient.

La prochaine fois que vous les prononcerez, vous saurez qu’elles racontent l’histoire de plus de 42 000 personnes reléguées aux portes de Paris. Le sociologue Jérôme Beauchez leur a consacré un livre en 2022, « Les sauvages de la civilisation. Regards sur la Zone, d’hier à aujourd’hui ».

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