Elle apporte chez Sotheby’s un vieux vase « trop rose » rangé dans une boîte à chaussures : estimé 700 000 euros, il part à 16,2 millions
Une veuve qui vide sa maison, un vase que toute la famille trouvait trop rose, une boîte à chaussures et un ticket de métro. Au bout du voyage, un expert de Sotheby’s qui reste sans voix, et vingt minutes d’enchères dont personne, à Paris, n’a oublié le chiffre final.

Un coup de fil, quatre objets et aucune photo
Tout commence en mars 2018, par un appel passé au standard de Sotheby’s Paris. Au bout du fil, une femme qui vient de perdre son mari. Elle vide sa maison avant de partir s’installer à la campagne, et elle voudrait savoir si quelques vieilleries rapportées d’Asie par la famille valent la peine d’être vendues.
L’appel atterrit sur le bureau d’Olivier Valmier, l’expert en art asiatique de la maison. Elle lui décrit ce qu’elle a sous les yeux : une robe de dragon, un brûle-parfum, un miroir rangé dans une boîte en laque, et un vase décoré d’animaux. Des photos ? Impossible, elle n’a pas de quoi en envoyer.
Un détail accroche pourtant l’oreille de l’expert. Le brûle-parfum est accompagné d’une facture, et pas n’importe laquelle : celle de l’Exposition universelle de Paris de 1867. Une pièce qui a traversé cent cinquante ans avec son ticket de caisse, ce n’est pas banal.
Il lui demande de venir montrer les objets. Elle refuse d’abord : c’est loin, elle n’a pas envie de lui faire perdre son temps pour des choses qui n’ont sans doute aucune valeur. Il insiste. Elle finit par accepter d’apporter un seul objet, et c’est lui qui choisira lequel.
Olivier Valmier choisit le vase.
Du papier journal, une boîte à chaussures et un sac plastique
Le printemps 2018, c’est aussi la grande grève perlée de la SNCF. Le rendez-vous prend du retard. Quand elle arrive enfin, seule, dans les bureaux de Sotheby’s, elle sort de son sac en plastique une vieille boîte à chaussures. Dedans, enroulé dans du papier journal froissé, le fameux vase.
Pour elle, c’est une pièce de famille un peu encombrante. Ses grands-parents ne l’aimaient pas, elle non plus. Le verdict familial tenait en deux mots : trop rose. Le vase a donc passé des décennies au grenier de la maison de campagne, au milieu d’autres « chinoiseries » que personne ne regardait.
Olivier Valmier déballe l’objet. Une porcelaine de 28 centimètres, aux couleurs de la famille rose. Sur la panse, une scène peinte comme un rouleau déroulé : des cerfs, des grues, des montagnes, des forêts, une sorte de jardin de paradis d’une précision folle. Et pas une ébréchure.
L’expert fait rapidement ses calculs. Si c’est une bonne copie de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle, l’objet peut déjà valoir dans les 100 000 euros. Pas mal, pour une boîte à chaussures. Mais il y a une autre hypothèse, beaucoup plus vertigineuse, et c’est elle qui lui coupe le souffle.
Si la porcelaine est d’époque, elle sort des ateliers impériaux de Jingdezhen, et elle a été fabriquée au XVIIIe siècle pour la cour de l’empereur Qianlong. Les archives impériales, il le sait, ne mentionnent que deux paires de vases portant ce décor : l’une livrée en 1765 à une salle de culte privée de l’empereur, l’autre commandée en 1769 comme cadeau d’anniversaire. Les rares pièces comparables sont dans des musées. La seule de même taille et de même forme connue en France se trouve au musée Guimet.
Autrement dit, soit la veuve a apporté une jolie copie, soit elle vient de poser sur un bureau parisien un objet unique au monde.

Vingt minutes d’enchères et un chiffre que Paris n’avait jamais vu
L’examen tranche vite : c’est bien l’original. Une porcelaine impériale Qianlong, en parfait état, de la plus belle production de Jingdezhen. Olivier Valmier résumera le choc en une phrase qui a fait le tour des rédactions : « C’est comme si on découvrait un Caravage. » Une comparaison qui parle d’autant plus que, quelques années plus tôt, un vrai Caravage avait bel et bien surgi d’un grenier près de Toulouse, derrière une fuite d’eau.
Sotheby’s organise une vente dédiée à Paris, avec le vase comme unique vedette. L’estimation est fixée entre 500 000 et 700 000 euros. Pour une famille qui trouvait l’objet trop rose pour le salon, c’est déjà une somme qui donne le tournis.
Le 12 juin 2018, la salle est pleine. Les enchères s’ouvrent, montent, et ne s’arrêtent plus. Pendant vingt minutes, les acheteurs se répondent, en salle et au téléphone, jusqu’à ce qu’un collectionneur chinois présent dans la pièce, qui porte lui-même ses enchères, fasse taire tout le monde.
Marteau : 16 182 800 euros, frais compris. Plus de vingt fois l’estimation haute. C’est, ce jour-là, le prix le plus élevé jamais atteint par un objet chez Sotheby’s Paris, et un record absolu pour une porcelaine chinoise vendue en France.
Le vase qui dormait dans un grenier, emballé dans du papier journal, venait de rejoindre la très courte liste des trésors de maison qui dépassent les dix millions, aux côtés de la petite icône accrochée dans une cuisine de Compiègne qu’Actéon adjugera 24 millions l’année suivante.
Et contrairement à ce vase Qianlong parti à 43 millions dans la banlieue de Londres, dont l’acheteur avait refusé de payer, celui-ci a bien changé de mains.
L’oncle de 1947, les autres « chinoiseries » et ce que la famille n’avait jamais compris
Reste la question que tout le monde s’est posée : comment une pièce impériale unique a-t-elle fini dans une boîte à chaussures en France ?
La réponse remonte à un oncle, mort en 1947. L’inventaire de son appartement parisien, dressé à son décès, mentionne déjà le vase. Ses biens passent à ses neveux, les grands-parents de la vendeuse, puis à la génération suivante. En chemin, personne ne s’y intéresse vraiment : l’objet est relégué au grenier de la maison de campagne avec le reste de la collection.
Car il y avait bien une collection. Les recherches de Sotheby’s ont montré que cet oncle avait une vraie passion pour l’art asiatique. Plusieurs autres objets chinois et japonais de la maison, dont le miroir dans sa boîte en laque, ont été vendus dans la foulée par la maison de ventes. Le brûle-parfum, lui, serait entré dans la famille comme cadeau de mariage d’un ancêtre, facture de 1867 à l’appui.
Comment l’oncle s’est-il procuré le vase ? Les archives familiales ne le disent pas, et Sotheby’s n’a jamais pu l’établir. Le trou dans la provenance reste entier entre la cour de Qianlong, au XVIIIe siècle, et un appartement parisien de l’entre-deux-guerres.
Il y a enfin cette ironie qui fait sourire l’expert : sans le dégoût familial pour le rose, le vase aurait pu trôner sur une cheminée et finir en morceaux. Rangé au grenier parce qu’on ne l’aimait pas, il a traversé trois générations intact. Olivier Valmier parlera plus tard d’une « aventure humaine » et d’une expérience unique dans sa carrière.
L’identité de l’acheteur chinois n’a jamais été rendue publique. Une seule chose est certaine, selon Sotheby’s : ses jours dans une boîte à chaussures sont terminés.
Ces histoires ont toutes le même ressort : l’objet dont personne ne voulait est précisément celui qui valait une fortune. Un bol à fleurs payé 35 dollars dans un vide-grenier et adjugé plus de 700 000 dollars chez Sotheby’s obéit à la même logique. Et avant de jeter ce qui dort chez vos parents, un expert explique quels objets de grenier valent vraiment de l’argent.