Le 7 novembre 1940, un pont tout neuf de 1,8 km se met à onduler comme un ruban dans le vent : il s’effondre 4 mois après son inauguration
Les automobilistes venaient exprès pour le sentir onduler sous leurs roues. Ils l’avaient même surnommé « Gertie la galopante ». Mais le 7 novembre 1940, au matin, le pont suspendu flambant neuf se met à se tordre dans tous les sens. Un journaliste abandonne sa voiture et rampe sur des centaines de mètres pour sauver sa peau. Quelques minutes plus tard, tout s’écroule.

Un pont record
Le pont de Tacoma Narrows enjambe un bras de mer de l’État de Washington, dans le nord-ouest des États-Unis. Il relie la ville de Tacoma à la péninsule de Kitsap.
Selon l’encyclopédie en ligne HistoryLink, il est inauguré le 1er juillet 1940 devant environ 10 000 personnes. Sa travée centrale mesure 853 mètres. C’est alors la troisième plus longue travée de pont suspendu au monde.
Au total, selon le quotidien The Spokesman-Review, l’ouvrage s’étend sur environ 1,8 kilomètre. Il a coûté 6,4 millions de dollars.
Un pont trop fin
Ce coût, il le doit à un choix audacieux. Selon HistoryLink, l’ingénieur en chef du projet, Clark Eldridge, avait prévu un pont estimé à 11 millions de dollars.
Mais un célèbre consultant new-yorkais, Leon Moisseiff, propose une version plus légère et moins chère. Il supprime la structure de renfort prévue sous le tablier. La route repose désormais sur de simples poutres d’acier d’environ 2,4 mètres de haut. Une économie de 4 millions de dollars, selon HistoryLink.
Le pont est élégant, très fin. Trop fin, comme on va le découvrir.
Ces erreurs de conception fascinent toujours autant. Nous vous avions raconté l’histoire de ce pont entre la Suisse et l’Allemagne construit avec 54 centimètres d’écart à cause d’une erreur de signe.
« Gertie la galopante »
Dès le chantier, le pont se met à onduler dès que le vent se lève. Le tablier monte et descend comme une vague. Il hérite vite d’un surnom : « Galloping Gertie », « Gertie la galopante ».
Loin d’effrayer le public, ce phénomène l’amuse. Selon HistoryLink, des automobilistes attendent le bon vent pour venir « chevaucher » le pont. La circulation augmente même grâce à ces curieux en quête de sensations.
Un ingénieur de l’université de Washington, le professeur F. Bert Farquharson, est chargé d’étudier ces oscillations et de proposer des solutions. Il est en train de mesurer le pont quand la catastrophe survient.
Le matin du 7 novembre
Le 7 novembre 1940, une tempête souffle sur la région. Le pont ne se contente plus de monter et descendre. Il se met à se tordre sur lui-même, d’un côté puis de l’autre.
Leonard Coatsworth, rédacteur en chef du Tacoma News Tribune, roule alors sur le pont. Dans sa voiture, le cocker de sa fille, Tubby. « Juste au moment où je dépassais les pylônes, le pont s’est mis à osciller violemment d’un côté à l’autre », racontera-t-il, selon les témoignages rassemblés par le département des Transports de l’État de Washington.
« Avant que je m’en rende compte, l’inclinaison est devenue si violente que j’ai perdu le contrôle de la voiture. » Il freine, sort du véhicule, et se retrouve projeté face contre le trottoir. « Autour de moi, j’entendais le béton craquer. »
500 mètres à quatre pattes
Leonard Coatsworth tente de retourner à sa voiture pour récupérer le chien. Impossible : il est jeté à terre avant de l’atteindre. Il décide de rejoindre la rive.
« À quatre pattes la plupart du temps, j’ai rampé sur 500 yards ou plus jusqu’aux pylônes », raconte-t-il. Soit environ 450 mètres. « Mes genoux étaient à vif et en sang, mes mains meurtries et enflées à force de m’agripper au rebord en béton. »
Selon HistoryLink, le professeur Farquharson tente lui aussi de sauver Tubby. Mais le chien, terrorisé, le mord. Il doit renoncer.
Selon le département des Transports, le professeur est alors la dernière personne sur le pont. Il continue à prendre des photos. « J’ai vu les suspentes lâcher et toute une section s’effondrer », racontera-t-il.
L’effondrement
Vers 11 heures, selon HistoryLink, la travée centrale se brise et s’abîme dans les eaux du détroit. Quatre mois et sept jours seulement après son inauguration.
Depuis le péage, Leonard Coatsworth assiste à la fin. « J’ai vu le pont s’effondrer et ma voiture plonger dans le détroit », écrit-il. Ce qui le bouleverse le plus, explique-t-il, c’est de devoir annoncer à sa fille que son chien est mort, alors qu’il aurait peut-être pu le sauver.
Tubby sera la seule victime. Aucune personne n’a perdu la vie dans l’effondrement, selon HistoryLink.
La scène est filmée. Les images du tablier qui ondule comme un ruban avant de se briser vont faire le tour du monde.
« C’était mon pont »
Pour les ingénieurs, le choc est immense. Clark Eldridge, celui qui avait conçu le projet initial, arrive sur place, « le visage blanc comme du papier », selon Leonard Coatsworth. Des décennies plus tard, il écrira dans ses mémoires : « C’était mon pont. »
La carrière de Leon Moisseiff, elle, ne s’en remettra pas. Selon HistoryLink, il meurt moins de trois ans plus tard.
Ces grands chantiers réservent parfois de mauvaises surprises. Nous vous avions raconté l’histoire de la plus grosse foreuse du monde, bloquée deux ans sous Seattle, à quelques dizaines de kilomètres de là.
Un pont qui agissait comme une aile
Pourquoi le pont s’est-il effondré ? En mars 1941, une commission d’enquête rend ses conclusions. Selon The Spokesman-Review, elle désigne la trop grande « flexibilité » du pont comme cause principale.
Les poutres pleines et le tablier se comportaient comme une aile d’avion face au vent. Le pont n’était ni assez rigide ni assez lourd pour résister. La commission recommande désormais de tester les maquettes de ponts suspendus en soufflerie.
Pour le département des Transports de l’État de Washington, cité par The Spokesman-Review, l’effondrement « a changé pour toujours la façon dont les ingénieurs conçoivent les ponts suspendus ».
Un récif au fond de l’eau
Un nouveau pont ouvre le 14 octobre 1950, avec des poutres ajourées et une grille au sol pour laisser passer le vent. Un troisième pont parallèle est inauguré en 2007.
Quant aux restes de « Gertie la galopante », ils sont toujours au fond du détroit. Selon la chaîne KIRO 7, ils servent aujourd’hui de récif artificiel.
Les erreurs de construction peuvent coûter cher, comme l’a montré ce gratte-ciel londonien qui faisait fondre les voitures, ou ce navire de guerre qui a coulé après seulement 1 300 mètres. Comme pour le Concorde 001, certaines dates restent gravées dans l’histoire. Pour les ingénieurs du monde entier, le 7 novembre 1940 en fait partie.