El Niño déboule dans un océan dont 80 % de la surface est déjà trop chaud : l’océanographe prévient

El Niño est de retour dans le Pacifique, et son pic est attendu en décembre. Jusque-là, rien d’inédit : le phénomène existait déjà il y a mille ans. Sauf que cette fois, il arrive dans un océan qui a dépassé 21 °C en moyenne cet été. Un océanographe de Toulouse explique comment les deux chaleurs s’additionnent, et pourquoi un mot précis compte énormément.
Une masse d’eau plusieurs fois plus grande que l’Europe vient de se remettre en marche
Imaginez une masse d’eau chaude plusieurs fois grande comme l’Europe. D’habitude, elle stationne près de l’Indonésie. Tous les deux à sept ans environ, elle glisse vers le centre du Pacifique.
Elle emporte avec elle une quantité de chaleur phénoménale, explique Romain Bourdalle-Badie, ingénieur océanographe chez Mercator Ocean International, à Toulouse. Ce déplacement porte un nom : El Niño. Comme l’océan et l’atmosphère sont en interaction permanente, l’un entraîne l’autre.
Les effets se lisent d’abord sur les pluies. Il peut tomber davantage d’eau dans certaines régions proches de l’Amérique, tandis que l’Indonésie et l’Australie connaissent des conditions plus sèches. Le long des côtes péruviennes et chiliennes, les eaux deviennent beaucoup plus chaudes.
Cela peut faire diminuer le phytoplancton et bouleverser les ressources halieutiques. Les conséquences touchent alors, indirectement, l’agriculture, la pêche et l’économie des pays concernés. Un simple courant marin qui finit dans les assiettes et sur les marchés.
Le retour d’El Niño, annoncé depuis des semaines, n’est donc plus une hypothèse. L’expert le dit sans détour : nous sommes déjà dans un épisode fort, voire très fort. Reste une question : comment peut-on l’affirmer alors que le pic n’est pas encore là ?
Déjà plus de 2 °C d’écart, et le pic n’est même pas arrivé
Les chercheurs surveillent des indicateurs de température dans différentes régions du Pacifique. Dans la zone de référence baptisée Niño 3.4, l’écart dépasse déjà 2 °C par rapport aux valeurs habituelles. L’épisode est donc fort avant même d’avoir atteint son sommet.
Le pic n’est attendu qu’autour de décembre. C’est précisément ce qui conduit à envisager un épisode très fort, résume l’océanographe. Le phénomène se développe encore.
Pour suivre tout cela, Mercator Ocean International combine données satellitaires, observations réalisées en mer et modèles numériques. Résultat : une reconstitution en trois dimensions de l’état de l’océan, chaque jour, surnommée jumeau numérique. Ces informations sont transmises à des partenaires comme Météo-France.
Pour El Niño, la capacité de prévision est de l’ordre de six à neuf mois. Ce diagnostic rejoint les alertes sur un El Niño qui s’apprête à dépasser le record de 2015. Mais le plus frappant se trouve ailleurs : dans l’état de l’océan avant même l’arrivée du phénomène.
Cet été, la température moyenne mondiale de l’océan a dépassé 21 °C, soit environ 0,6 °C au-dessus de la référence de comparaison. Sur une carte des anomalies, 80 % de la surface est au-dessus des normales. Une partie de cette anomalie peut venir d’El Niño, le reste du changement climatique.
Voilà le cœur de l’affaire : El Niño ne crée pas ce réchauffement, il vient s’y ajouter. « Les deux effets vont donc se cumuler », tranche Romain Bourdalle-Badie. Une eau chaude qui débarque dans une zone déjà plus chaude qu’avant, et les températures peuvent atteindre des niveaux encore plus élevés.
Reste un mot, que l’expert choisit avec soin, et qui évite un énorme malentendu.

Cumul, pas amplification : le mot que l’océanographe refuse de confondre
Une étude sur mille ans de coraux évoque déjà un El Niño qui s’intensifie de 40 % depuis un siècle. Pourtant, l’expert de Mercator tient à une précision. Il ne faut pas dire que le changement climatique provoque El Niño : ce n’est pas le cas.
Il préfère parler de cumul plutôt que d’amplification mutuelle. Les deux phénomènes ne se déclenchent pas l’un l’autre. D’un côté, une tendance de fond liée aux émissions de gaz à effet de serre de l’activité humaine ; de l’autre, un événement naturel qui s’y superpose temporairement.
Son image est simple : de l’eau chaude qui arrive dans une zone où l’eau est déjà plus chaude qu’auparavant, et donc davantage de chaleur au total. « C’est cette superposition qui est importante », insiste-t-il.
Autre détail qui change la lecture : la durée. L’océan stocke une quantité extrême de chaleur. Une partie reste en surface et s’échange avec l’atmosphère, une autre pénètre en profondeur et peut y demeurer très longtemps.
Cette chaleur accumulée peut mettre des années, voire beaucoup plus, à être redistribuée. Le réchauffement ne disparaîtra donc pas quand l’épisode s’achèvera. El Niño va passer, la tendance de fond, non : tant que les gaz à effet de serre augmentent, l’océan ne reviendra pas spontanément aux températures d’avant.
Sous la surface, les conséquences sont déjà concrètes. Pour certaines espèces, une hausse d’un ou deux degrés peut dépasser le seuil de tolérance et provoquer des mortalités importantes. L’image d’un « incendie sous l’eau » n’est pas absurde, selon l’océanographe. Et chez nous, que risque-t-on vraiment ?
Ce que ça change vraiment pour la France, les prix et la suite
Pour la France hexagonale, l’influence reste indirecte et incertaine. Les spécialistes parlent de téléconnexions : un changement dans le Pacifique peut modifier des circulations atmosphériques à très grande distance. Mais statistiquement, le signal sur l’Europe reste faible.
Inutile donc de conclure qu’un El Niño fort rime avec un hiver particulièrement doux. Les épisodes passés ne sont pas assez systématiques pour le déduire. Les scénarios d’un hiver qui pourrait tout renverser sont donc à manier avec prudence.
L’été alimente aussi le débat, comme dans ce dossier sur un El Niño record et un été 2026 à hauts risques. L’expert, lui, distingue clairement ce qui relève du Pacifique de ce qui touche l’Europe.
Les territoires ultramarins sont davantage exposés : Caraïbes, Polynésie française, Nouvelle-Calédonie. À l’échelle mondiale, sécheresses, inondations ou pêche perturbée peuvent peser sur les productions agricoles et halieutiques, donc sur les prix et les marchés internationaux.
Après El Niño vient souvent La Niña, la phase froide de cette oscillation, comparée à un ressort. La masse d’eau revient vers l’Indonésie et le Pacifique oriental se refroidit au large du Pérou. Mais l’océan qui se réchauffe peut masquer une partie du signal, d’où la nécessité de nouveaux indicateurs qui suivent aussi les mouvements des masses d’eau.
Sur le terrain, certaines espèces se déplacent pour trouver des températures qui leur conviennent. D’autres prolifèrent, d’autres disparaissent, notamment les coraux ou certaines gorgones en Méditerranée.
El Niño passera, l’océan surchauffé, lui, restera : c’est la vraie histoire de cette année. Et pendant que l’eau chauffe, cette zone glaciale cachée dans l’Atlantique Nord jouerait un drôle de rôle dans nos canicules. Et si l’océan vous fascine, saviez-vous combien de minutes met un seul battement du cœur d’une baleine bleue ?