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El Niño s’apprête à battre son record : ce que cela implique pour le climat

Publié par Cassandre Jolivet le 10 Oct 2026 à 22:30
Vue aérienne du Pacifique sous un ciel d'orage doré

Dans le Pacifique, quelque chose d’énorme se prépare. L’eau y affiche déjà un écart que même les plus grands épisodes du passé n’avaient jamais montré à cette date. Les scientifiques parlent d’un record battu avec deux mois d’avance, alors que le pic n’est attendu que vers la fin de l’année. Et les premiers dégâts, de l’Inde au Chili, se comptent déjà.

Un pêcheur péruvien, Noël et un océan qui se détraque

Pour comprendre l’ampleur de l’affaire, il faut d’abord regarder comment le Pacifique fonctionne quand tout va bien. Les alizés soufflent et poussent les eaux chaudes de surface depuis l’Amérique du Sud vers l’Asie. Au large du Pérou, cette poussée fait remonter des eaux froides, riches en nutriments, depuis les profondeurs.

Puis vient El Niño. Les vents faiblissent, les eaux chaudes refluent vers l’est et réchauffent le Pacifique tropical. Résultat : les vents, les nuages et les pluies se dérèglent à l’échelle de la planète.

Le nom, lui, vient de pêcheurs péruviens. Il y a plusieurs siècles, ils avaient remarqué que la mer se réchauffait certaines années à l’approche de Noël, et que les poissons se faisaient rares. Ils ont baptisé ce courant chaud « El Niño », en référence à l’Enfant Jésus.

Aujourd’hui, l’agence américaine NOAA estime à 75 % la probabilité que l’épisode de 2026 surpasse tous les autres. Il a déjà contribué à faire grimper les températures des océans à des niveaux records dans le monde. Pour mesurer la dérive, les chercheurs scrutent un endroit précis, que la résurgence redoutée de ce phénomène a remis sous les projecteurs. Et c’est là que le chiffre est tombé.

Niño 3.4, la zone où le thermomètre a affolé les scientifiques

Au milieu du Pacifique, à hauteur de l’équateur, une zone baptisée Niño 3.4 sert de référence. Les scientifiques y comparent la température de la mer à la moyenne à long terme. C’est le thermomètre officiel du phénomène.

Fin septembre, l’eau y dépassait cette moyenne de plus de trois degrés. Elle pulvérisait ainsi le précédent record, enregistré le 18 novembre 2015. En 1997 comme en 2015, les écarts atteignaient « seulement » 1,9 degré début septembre.

Ce qui frappe, c’est surtout le calendrier. Les épisodes les plus puissants culminent d’ordinaire en novembre ou en décembre : celui-ci aurait donc deux mois d’avance. Et selon le site Carbon Brief, tous les épisodes de forte intensité ont continué de croître après la mi-septembre. Le dépassement annoncé du record de 2015 n’est donc peut-être qu’un début.

Reste une subtilité. Officiellement, la NOAA juge El Niño avec l’indice RONI, une moyenne sur trois mois corrigée du réchauffement général des océans. Au-dessus de +0,5 degré pendant plusieurs mois, on parle d’El Niño ; sous −0,5, c’est La Niña.

En septembre, cet indice atteignait 1,7 degré. Le record absolu reste, pour l’instant, celui de 1982-1983 avec 2,4 degrés. Mais ce seuil devrait être franchi d’ici la fin de l’année. Pendant ce temps, certains pays n’attendent pas le verdict pour compter leurs pertes.

Terre craquelée et cargo dans un canal à faible niveau d'eau

Inde, Indonésie, Panama, Chili : les premiers dégâts

Les alertes ne datent pas d’hier : l’ONU avait prévenu que le phénomène allait s’intensifier brutalement. Les effets, eux, ne relèvent plus de la simple prévision.

En Inde, les précipitations ont été inférieures à la normale ces derniers mois, selon le Service météorologique indien. Le pays a aussi connu son mois d’août le plus chaud depuis 1901, début des relevés. Le directeur de ce service cite El Niño parmi les principales causes.

En Indonésie, le phénomène contribue à aggraver les incendies de forêt. Le service européen Copernicus signale des feux plus intenses que les années précédentes.

En Amérique centrale, c’est la sécheresse : le canal de Panama manque d’eau. Entre mai et août, les précipitations y ont été inférieures de 34 % à la moyenne historique. Au Chili, c’est l’inverse : de violentes intempéries ont poussé le gouvernement à déclarer l’état d’urgence dans plusieurs régions en juillet.

Le plus inquiétant se trouve pourtant dans un bulletin publié le 17 septembre par le Climate Vulnerable Forum, une coalition de pays particulièrement exposés. Des spécialistes y évaluent les risques pour neuf régions du monde dans les mois à venir. Leur conclusion : pour de nombreux pays, le pire reste à venir.

Ce que ça change jusque dans votre caddie

Premier exemple du bulletin : l’Afrique australe, de l’Angola au Mozambique, où les pluies devraient manquer. Lors du dernier épisode de forte intensité, en 2015-2016, quelque 40 millions de personnes y ne mangeaient plus à leur faim. Le précédent donne la mesure de ce qui se joue.

Dans la Corne de l’Afrique, c’est l’excès d’eau qui menace. Les services météorologiques régionaux prévoient davantage de pluies et des inondations dans le sud de l’Éthiopie, en Somalie et dans le nord-est du Kenya. Deux régions voisines, deux dangers opposés.

Et chez nous ? El Niño n’a guère d’influence directe sur la météo européenne. Mais il contribue au réchauffement de l’ensemble de la planète, et c’est ce que les modèles annoncent pour 2026-2027 qui inquiète les observateurs.

Les mauvaises récoltes en Asie et en Afrique, et les perturbations du commerce mondial, notamment au canal de Panama, peuvent faire grimper les prix des denrées alimentaires et des marchandises. L’Europe, Suisse comprise, serait touchée par ricochet.

Reste à savoir si ce phénomène est seulement un caprice cyclique. Une étude sur mille ans de coraux suggère que son intensité a bougé de façon inédite depuis un siècle. À suivre de très près d’ici décembre.

Un océan qui bat un record deux mois avant son heure, c’est un signal que la planète ne cache plus. Et avant même le pic, les ardoises s’alourdissent. Si le climat vous fascine, cette zone glaciale cachée dans l’Atlantique Nord a une drôle de relation avec nos canicules. Et pour garder les pieds sur terre, le temps qu’un cœur de baleine bleue met pour un seul battement va vous faire lever un sourcil.

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