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Sous la glace du Groenland, Camp Century refait surface : ce que révèle chaque dégel

Publié par Cassandre le 09 Sep 2026 à 8:39

Il y a un an, un radar de la NASA balayait la calotte glaciaire du Groenland pour une toute autre mission. Il est tombé, presque par accident, sur 21 tunnels secrets enfouis depuis la guerre froide. Cette découverte a fait un carton avec près de 70 000 clics. Mais que reste-t-il vraiment, aujourd’hui, sous cette glace qui recule un peu plus chaque été ?

Scientifique examine la glace au-dessus de Camp Century au Groenland

Une ville entière construite sous la neige

Camp Century n’était pas un simple bunker. C’était une ville souterraine complète, construite par l’armée américaine en 1959, en plein cœur de la guerre froide. Des dortoirs, un hôpital, une chapelle, un cinéma : tout un petit monde vivait sous 8 mètres de neige compactée.

Jusqu’à 200 soldats ont occupé ce complexe. Ils circulaient dans des galeries chauffées, reliées entre elles, pendant que la neige au-dessus continuait de tomber comme si de rien n’était.

Le vrai secret de Camp Century, ce n’était pas le confort. C’était ce qui alimentait toute cette machine, enfoui sous des mètres de glace polaire.

Un réacteur nucléaire caché sous la banquise

Au cœur du site tournait un petit réacteur nucléaire portable, le PM-2A. Il fournissait l’électricité et la chaleur nécessaires à toute la base, un exploit technique pour l’époque.

Mais Camp Century cachait un objectif bien plus ambitieux. Le projet Iceworm prévoyait d’installer un réseau de 4 000 kilomètres de tunnels sous la calotte, capables d’abriter des missiles nucléaires pointés vers l’URSS.

Le projet a finalement été abandonné. La glace groenlandaise, trop instable, se déformait plus vite que prévu et menaçait de broyer les infrastructures.

1967 : l’armée américaine referme la porte et s’en va

En 1967, les Américains évacuent le site. Ils ne prennent pas le temps, ni la peine, de tout nettoyer derrière eux.

Le réacteur est démonté et rapatrié. Mais tout le reste demeure : bâtiments, câbles, matériel militaire, carburant diesel, et surtout des déchets faiblement radioactifs issus du fonctionnement du réacteur pendant plusieurs années.

L’idée de l’époque était simple, presque naïve : la neige continuerait de tomber, la glace ensevelirait tout à jamais. Sous 30 mètres de glace dort une ville secrète avec ses déchets radioactifs, et personne n’était censé s’en préoccuper un jour.

Reconstitution d'un tunnel militaire souterrain sous la glace en 1960

Ce que le réchauffement climatique commence à déterrer

Le problème, c’est que la calotte groenlandaise ne se comporte plus comme prévu en 1967. Le réchauffement climatique fait fondre la glace bien plus vite qu’anticipé à l’époque.

Une étude publiée dans la revue Geophysical Research Letters a estimé qu’à ce rythme, le site pourrait commencer à être exposé à la fonte d’ici la fin du siècle. Certains scénarios avancent même une échéance plus proche si les émissions ne ralentissent pas.

Ce n’est pas un cas isolé. En Sibérie, un cratère grandit de 30 mètres chaque été à cause du même phénomène : le pergélisol qui recule et libère ce qu’il retenait prisonnier.

Carburant, PCB et eaux usées : l’inventaire qui inquiète

Selon les estimations des chercheurs, Camp Century a laissé derrière lui environ 200 000 litres de carburant diesel, des PCB (des composés chimiques toxiques autrefois utilisés dans les équipements électriques), et de grandes quantités d’eaux usées non traitées.

À cela s’ajoutent les résidus liés au fonctionnement du réacteur nucléaire, restés piégés dans la glace depuis près de six décennies.

Rien de tout cela n’a été conçu pour ressortir un jour. Or c’est exactement ce que le réchauffement pourrait provoquer, doucement, couche par couche.

Comment les scientifiques surveillent le site aujourd’hui

Face à ce risque, les scientifiques ne se contentent plus de survoler la zone. Des équipes utilisent des radars à pénétration de sol, les mêmes technologies que celles utilisées par la NASA pour repérer les tunnels initialement.

Ces outils permettent de cartographier précisément la profondeur de glace restante au-dessus du site, année après année, sans avoir à percer la calotte.

Les données recueillies alimentent des modèles climatiques destinés à anticiper le moment où la contamination deviendrait un risque réel pour l’environnement local et les eaux de fonte qui s’écoulent vers l’océan.

Chercheurs utilisant un radar sur la calotte glaciaire du Groenland

Le Groenland, un musée à ciel ouvert version guerre froide

Camp Century n’est pas un cas unique sur l’île. Le Groenland conserve plusieurs vestiges de cette période où les grandes puissances rêvaient de bases stratégiques sous la glace, un peu comme cet avion de 1942 retrouvé sous 82 mètres de glace et remis en état de vol soixante ans plus tard.

Ce qui rend Camp Century différent, c’est l’enjeu environnemental. On ne parle plus seulement d’archéologie militaire, mais de gestion de déchets toxiques dans une région qui se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale.

Le Danemark et les États-Unis discutent aujourd’hui de la responsabilité juridique du nettoyage, un dossier complexe puisque le site appartient au territoire autonome du Groenland tout en ayant été construit par l’armée américaine.

Une question de temps, pas de si

Les chercheurs sont unanimes sur un point : la question n’est plus de savoir si la glace va reculer suffisamment pour exposer le site, mais quand.

Certains évoquent des décennies, d’autres un siècle. Tout dépend de la trajectoire des émissions mondiales et de la vitesse à laquelle la calotte groenlandaise continue de fondre.

En attendant, Camp Century reste là, figé sous la neige, comme une capsule temporelle de la guerre froide que le climat, lui, n’a pas oublié de faire avancer.

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