La France a branché le plus gros surgénérateur du monde en 1986 : ce qui l’a arrêté n’était ni un accident ni une panne
En pleine ruée vers l’atome, la France a voulu un réacteur capable de produire plus de combustible qu’il n’en consomme. Superphénix, 1 240 MW électriques, reste le plus gros surgénérateur jamais construit. Pourtant, c’est au moment où il tournait enfin à plein régime qu’il s’est arrêté pour toujours, et pas pour la raison qu’on croit.
À retenir
- Superphénix est couplé au réseau le 15 janvier 1986, avec 1 240 MW électriques de puissance prévue.
- En 1996, sa disponibilité atteint 95 % et il produit 3,392 TWh, son meilleur résultat.
- Le 19 juin 1997, le Premier ministre annonce son abandon ; un décret l’acte le 30 décembre 1998.

Un oiseau de feu à 26 milliards de francs
Le chiffre donne le vertige : prévue à 4 milliards de francs, la construction en a coûté 26. Pour comprendre pourquoi la France s’est lancée là-dedans, il faut remonter à l’époque. Deux paris dominent : des besoins en énergie censés croître sans cesse, et un uranium jugé trop rare.
Dans ce scénario, seuls les surgénérateurs semblent durables. Le nom vient de l’oiseau Phénix, qui renaît de ses cendres, comme le plutonium naît des « cendres » du combustible usé. Le projet est conçu par le Commissariat à l’énergie atomique, après l’abandon de la filière graphite-gaz.
Le 13 mai 1974, un décret autorise la société NERSA, qui doit construire et exploiter la centrale. Elle réunit EDF (51 %), l’italien Enel (33 %) et l’allemand SBK (16 %). En avril 1976, Jacques Chirac, alors Premier ministre, autorise la commande.
Giscard d’Estaing promet alors que la France disposera d’autant d’énergie que l’Arabie saoudite avec son pétrole. Un détail, pourtant : la décision est prise sans passer par la commission PEON, pourtant chargée d’orienter la production d’électricité nucléaire. Et la contestation ne s’est pas fait attendre.
Onze ans de bras de fer entre sodium, neige et tribunaux
Le 31 juillet 1977, entre 20 000 et 40 000 manifestants se rassemblent à Creys-Malville, l’une des plus grosses mobilisations antinucléaires françaises. Vital Michalon, 31 ans, meurt des suites de l’explosion d’une grenade offensive. Le 18 janvier 1982, une attaque au lance-roquettes touche le chantier. En 2003, Chaïm Nissim, ancien député écologiste de Genève, en revendiquera la paternité.
Le réacteur est couplé au réseau le 15 janvier 1986, quelques mois avant la catastrophe de Tchernobyl, un hasard de calendrier qui n’arrange pas son image. Les débuts sont poussifs. Le 8 mars 1987, 20 tonnes de sodium fuient dans le barillet de stockage du combustible, à cause d’un acier mal choisi : incident de niveau 2.
Le ministre de l’Industrie Alain Madelin arrête le réacteur le 26 mai 1987. Michel Rocard autorise le redémarrage en janvier 1989. Le 29 avril 1990, nouvelle fuite de sodium : 400 tonnes doivent être vidangées.
En décembre 1990, 80 cm de neige font s’effondrer une partie du toit de la salle des turbines, alors que le réacteur est à l’arrêt. En 1994, un décret transforme la centrale en réacteur de recherche et de démonstration, censé incinérer des déchets. Et en 1995, la ministre de l’Environnement Corinne Lepage refuse de signer l’autorisation de redémarrage, ce qui provoque un bras de fer au sommet de l’État.
Sur l’ensemble de la période 1985-1996, la production n’atteint que 8 TWh, contre environ 120 TWh en théorie. Le facteur de charge moyen tombe à 6,7-6,8 %. Un échec industriel ? Regardez 1996.
Cette année-là, Superphénix livre 3,392 TWh, avec un facteur de charge de 31 % et une disponibilité de 95 % hors arrêts programmés. Les défauts de jeunesse sont surmontés. En décembre 1996 commence un arrêt programmé de six mois pour une visite des générateurs de vapeur. Personne ne sait encore qu’il sera définitif.
Le verdict est tombé à Matignon, pas dans la salle des machines
Voici la réponse : la fermeture est une décision politique. En février 1997, le Conseil d’État annule le décret de 1994 : la nouvelle mission du réacteur exigeait une nouvelle enquête publique. La gauche plurielle arrive ensuite au pouvoir, et les Verts réclament l’arrêt et le démantèlement.
Le 19 juin 1997, Lionel Jospin annonce : « Superphénix sera abandonné ». Selon un rapport du Sénat, cette décision est sans fondement autre qu’électoraliste, à la suite d’un accord entre les Verts et le gouvernement socialiste. La sûreté du réacteur n’avait pas été remise en cause, d’après ce même rapport.
L’argument financier ne tient pas non plus, selon plusieurs rapports. En avril 1997, la commission de la production de l’Assemblée nationale jugeait l’arrêt immédiat plus coûteux que la poursuite, et jugeait le réacteur rentable au-delà de 46 % de disponibilité. Selon Le Point, les raisons invoquées à l’époque, coût prohibitif et échec industriel, ont été démenties par une série de rapports confirmant « le caractère strictement politique de la décision ».
Le débat reste ouvert : un rapport de l’Assemblée nationale de 1998 conclut que le coût du kilowattheure n’était pas compétitif dès la conception. La Cour des comptes parle d’un bilan financier défavorable de la surgénération. Le décret d’arrêt définitif date du 30 décembre 1998.
Selon un décompte repris par la version anglaise de Wikipédia, sur 11 ans le réacteur a connu 53 mois de fonctionnement normal, 25 mois d’arrêts techniques et 66 mois d’arrêt pour raisons politiques et administratives.

Aujourd’hui, la facture dépasse 12 milliards d’euros, selon la Cour des comptes, auxquels s’ajoutent environ 2,5 milliards pour la déconstruction. Entre 2010 et 2014, les 6 000 m3 de sodium ont été transformés en 37 000 blocs de béton, soit 70 000 tonnes. L’assainissement des terrains est attendu à l’horizon 2030, avec une découpe de cuve qui est la plus grande du monde.
L’héritage technique, lui, devait servir au projet ASTRID. Mais en août 2019, le CEA l’a repoussé à la seconde moitié du siècle, après 738 millions d’euros dépensés. Un échec ne naît pas toujours dans la technique, comme le raconte l’histoire du port nucléaire d’Alaska, celle du fleuve sibérien détourné ou celle de la plus grosse bombe de l’histoire. Et les déchets laissés derrière, comme ceux des tunnels du Groenland, posent toujours question.
Que vaut un réacteur qu’on arrête au moment où il fonctionne ? La réponse se cache peut-être dans cette bombe H explosée dans l’espace en 1962, ou dans cette hausse d’électricité que 20 millions de Français n’ont pas vue venir.