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Jean français à 35 €, 100 000 pièces au lieu de 400 000 promises : l’usine Mulliez cherche encore l’équilibre

Publié par Ambre Détoit le 04 Juil 2026 à 9:20
Atelier de confection avec machines à coudre et jeans bruts

À Neuville-en-Ferrain, dans le Nord, une soixantaine de machines tournent sans relâche pour fabriquer un jean cousu, coupé et délavé en France. Le projet devait prouver qu’on pouvait produire local à prix accessible, avec des objectifs ambitieux fixés dès 2021. Trois ans après l’inauguration, les chiffres racontent une autre histoire, bien loin de la promesse initiale portée par la famille Mulliez.

Un pari industriel lancé en grande pompe dans le Nord

En 2021, l’association familiale Mulliez investit 3,5 millions d’euros dans ce qui devait devenir une vitrine du made in France textile. L’objectif affiché : 410 000 jeans par an, 105 emplois créés, et un produit fini vendu à partir d’une quarantaine d’euros. Une promesse séduisante, à l’heure où la fast fashion venue d’Asie écrase les prix, un peu comme les marchandises importées en masse depuis la Chine dominent aujourd’hui les rayons français.

Le site, baptisé Denim center, appartient à Holtex, la holding qui chapeaute la galaxie Mulliez. Sur place, deux robots gèrent la confection des poches, tandis que le reste des quarante opérations nécessaires à la fabrication d’un jean reste manuel. Le tissu vient de Turquie et d’Espagne, la coupe et l’assemblage se font sur place, à quelques kilomètres de la frontière belge.

Mais entre l’ambition affichée et la réalité de l’atelier, l’écart s’est creusé année après année. Un peu comme certaines réorganisations industrielles françaises ont révélé des difficultés inattendues, le Denim center peine à tenir son cap initial.

100 000 jeans produits en 2025, très loin des 400 000 attendus

Le bilan de l’année 2025 est sans appel : 100 000 jeans sont sortis de l’usine, dont 50 000 pour Kiabi et 50 000 pour Jules. Cela représente à peine 2,5% des pantalons commercialisés par l’enseigne de prêt-à-porter. Depuis l’inauguration en 2022, 175 000 jeans au total ont été livrés, très loin des 410 000 pièces annuelles initialement promises.

Christian Kinnen, le directeur du site, reste mesuré face à ces chiffres. « Le temps industriel est long », justifie-t-il, tout en fixant un nouvel objectif : atteindre 500 jeans produits par jour. Les dirigeants espèrent une rentabilité effective en 2028, avec une production dépassant les 200 000 pièces annuelles, selon Alain Boittiaux, patron d’Holtex.

Le coût de production reste 20% supérieur à celui d’un jean fabriqué en Asie. Kiabi vend le sien 35 euros, Jules à 49,99 euros, dans une gamme qui oscille habituellement entre 30 et 50 euros. Jules revendique près de 70 000 pièces vendues depuis fin 2022, une performance à mettre en perspective avec le contexte tendu du secteur, où même des erreurs de prix chez des enseignes concurrentes font régulièrement la une.

Pile de jeans bruts en denim sur table d'atelier

Formation longue, promesses écologiques à moitié tenues

La principale difficulté, selon Christian Kinnen, tient à « l’efficience de la main-d’œuvre ». Former une couturière ou un couturier au métier de la confection demande environ deux ans et 100 000 répétitions de gestes. Pour accélérer l’apprentissage, la direction a fait venir des couturiers asiatiques d’usines travaillant déjà pour Mulliez, une décision révélatrice de l’ampleur du défi de réindustrialiser un savoir-faire largement délocalisé depuis des décennies.

Un ancien jeanneur contacté par L’Usine Nouvelle livre un constat plus sévère : « Les personnes performantes ont tendance à être laissées à la même place. » Il estime que les dirigeants « n’ont pas mesuré l’ampleur d’ouvrir une nouvelle usine textile en France avec des employés qui n’avaient pas d’expérience dans ce secteur ». Des objectifs jugés « inatteignables » compte tenu du temps réel nécessaire pour maîtriser la couture.

Côté environnement, le bilan est en demi-teinte. La fabrication française plutôt qu’asiatique a permis d’éviter environ 15 000 tonnes d’équivalents CO2 et de diviser par six la consommation d’eau lors du délavage, grâce à une technologie laser. Un progrès réel, mais loin de la division par quarante promise en 2021. En revanche, la part de matières recyclées, entre 20 et 30% selon les modèles, atteint bien l’objectif fixé, un point positif dans ce dossier contrasté, à l’image des débats récurrents sur le vrai coût d’un jean responsable qui agitent régulièrement la sphère politique.

Le Denim center reste vu comme un laboratoire. Grégory Marchant, président du conseil d’administration, évoque déjà l’idée de dupliquer le modèle en Pologne ou en Allemagne, « partout où l’on a besoin de circularité ».

Trois ans après les premières coupes de tissu, le rêve d’un jean 100% français et rentable tient encore davantage de l’équation industrielle que du succès commercial. Reste à savoir si 2028, l’année promise pour l’équilibre financier, tiendra ses promesses mieux que ne l’ont fait les premiers chiffres.

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