« Nous refusons de payer pour travailler » : cette Girondine a réuni 80 000 soutiens, mais rien n’a changé

Un vendredi comme un autre à Saint-Émilion, une station-service prise d’assaut, et un chiffre qui donne le vertige : plus de 2,30 € le litre de diesel. Il y a six mois, Manuela Cabot Salar, auxiliaire de vie en Gironde, a transformé sa colère en pétition. Elle a réuni près de 80 000 signatures. Mais ce qu’elle a obtenu en retour risque de vous laisser sans voix.
Le vendredi où le prix du diesel a tout changé
Ce vendredi-là, Manuela Cabot Salar savoure un moment de calme à Saint-Émilion, le village qui l’a vue grandir. Les vendanges touchent à leur fin, les touristes profitent d’un été au parfum d’éternité. La cité médiévale semble suspendue dans le temps.
Puis une phrase vient briser la parenthèse. « Nous sommes passés à la station-service ce matin. Le diesel était à plus de 2,30 € le litre… » La station, pourtant réputée pour ses opérations « prix coûtant », affiche des pompes prises d’assaut, même sur les tarifs bloqués à l’enseigne TotalEnergies.
Cette scène n’a rien d’isolé : partout en France, les automobilistes scrutent l’affichage à la pompe avec inquiétude, alors que une nouvelle hausse des prix semble inévitable. Mais pour Manuela, ce vendredi n’est qu’un épisode de plus dans une histoire qui a commencé bien avant l’été.
Un combat lancé il y a six mois, entendu partout… sauf là où il fallait
Agée de 59 ans, auxiliaire de vie depuis plus de vingt ans, Manuela Cabot Salar a fait des tarifs à la pompe son cheval de bataille. Il y a six mois, alors que les prix repassaient au-dessus de 2 euros dans une partie des stations françaises, elle lance une pétition en ligne réclamant un blocage des prix du carburant et de l’énergie, ainsi qu’une revalorisation des indemnités kilométriques pour sa profession.
Son cri, « nous refusons de payer pour travailler ! », a fédéré 80 000 signatures. Elle a témoigné pour L’Humanité, raconté son quotidien dans Libération, affronté les caméras de BFMTV. Son histoire a circulé, ému, interpellé.
Tout est parti des négociations obligatoires au sein de son entreprise. « Nos indemnités, à 40 centimes du kilomètre, étaient légèrement supérieures à celles des accords de branche, notre direction a alors refusé de les augmenter », explique-t-elle. Six mois de mobilisation, des dizaines de milliers de soutiens, une couverture médiatique nationale. Pour quel résultat concret ? « Aucun », lâche-t-elle simplement.

Le détail que personne n’avait compris sur son métier
Derrière ce « nous », il y a des métiers où la voiture pèse lourd dans le budget : les auxiliaires de vie en milieu rural, souvent contraintes au temps partiel, gagnant parfois moins de 1 000 euros par mois, avec des plannings qui changent au fil des missions.
Leur voiture est un outil de travail à part entière, mais seuls les kilomètres parcourus entre deux clients sont indemnisés. « Le trajet domicile-travail n’est pas pris en compte », précise Manuela. Un détail qui change tout dans le calcul de ce que coûte réellement chaque tournée.
Les soutiens ont réchauffé le cœur de cette militante CGT. Mais certains commentaires l’ont laissée muette de stupeur. « On m’a même conseillé d’aller travailler à vélo ! » Son secteur d’intervention couvre le Grand Libournais et parfois la Haute-Gironde, jusqu’à Saint-André-de-Cubzac. « Disposer d’un véhicule est un préalable, c’est inscrit dans notre contrat. Nous transportons des personnes parfois en fauteuil roulant, avec nos véhicules personnels. »
Ce que cette hausse révèle sur tout un secteur
Manuela voit les auxiliaires de vie sous contrat quitter peu à peu leur poste pour exercer via le CESU, le chèque emploi-service universel, jugé mieux valorisé. Une fuite qui inquiète, alors même que ces métiers restent indispensables au quotidien de milliers de familles.
Elle-même a validé une formation qualifiante avec le Greta après 50 ans, sans que cela change la donne. Passer à un véhicule électrique ? L’investissement reste hors de portée. L’aide aux « grands rouleurs » ? Elle ne l’a jamais sollicitée : « Comment voulez-vous produire un prévisionnel alors que nous faisons un kilométrage différent chaque jour ? »
Pendant ce temps, l’État lui-même peine à profiter de la flambée : les recettes fiscales liées aux carburants ont même reculé ces derniers mois. Un paradoxe qui n’apporte aucun soulagement à ceux qui remplissent le réservoir chaque matin, quand certains distributeurs promettent des prix qui inquiètent pour la suite.
Malgré tout, Manuela garde le sourire. Avec son époux, elle se réjouit d’avoir permis à ses enfants de suivre des études supérieures. « Ils n’auront pas les mêmes problèmes… », glisse-t-elle, mi-fière, mi-résignée.
Le combat de Manuela Cabot Salar résume à lui seul le fossé entre ceux qui décident des tarifs et ceux qui les subissent au quotidien.
Et si cette histoire vous a fait réfléchir au poids réel de l’essence dans certains budgets, ce couple qui gagne 3 800 euros par mois et se dit pourtant à découvert risque de vous surprendre tout autant.
Reste une autre question, plus large encore : jusqu’où une réforme de l’épargne pourrait-elle rogner encore davantage le pouvoir d’achat des Français ?