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Ils coulent 25 000 pneus près de la Côte d’Azur pour attirer les poissons : près de 40 ans après, des scaphandriers doivent les sortir

Publié par Elsa Fanjul le 02 Nov 2026 à 18:09
Pile de pneus de camion sur un fond marin

Dans les années 1980, l’idée avait tout d’une bonne trouvaille : couler des pneus au large de Golfe-Juan pour offrir un abri aux poissons. Près de quarante ans plus tard, il a fallu envoyer des scaphandriers les remonter un par un. Combien en ont-ils réellement sorti de l’eau, et en reste-t-il au fond ? Le bilan officiel n’est pas tout à fait celui qu’on imagine.

Golfe-Juan, 1980 : pourquoi 25 000 pneus ont fini au fond de la Méditerranée

Tout commence dans la zone Natura 2000 de Vallauris Golfe-Juan, dans les Alpes-Maritimes. Entre 1980 et 1989, 25 000 pneus de camion y sont immergés, soit environ 8 141 m³ de caoutchouc. Pas un accident, ni une décharge sauvage : un projet voulu.

L’objectif, rapporte le magazine spécialisé Futura, était de fabriquer des récifs artificiels. Les poissons y trouveraient des cachettes et des lieux de reproduction. Derrière, il y avait un soutien affiché à la pêche professionnelle.

Les pneus ont été répartis sur deux secteurs de la zone, précisait la ville de Golfe-Juan dans un communiqué de 2018. Ils formaient des paquets ou des barrières atteignant 12 mètres de haut, posées par 30 mètres de fond. Sur le papier, ça ressemblait à un immeuble sous-marin pour poissons.

Le principe n’avait rien d’absurde en soi : un objet dur et creux, sur un fond plat, peut devenir un abri. Mais le choix du matériau, lui, allait poser un sérieux problème. Et ce n’est pas l’eau de mer qui a donné le premier signal d’alerte.

Car il existe d’autres histoires où la mer rend, des décennies plus tard, ce qu’on lui a confié. Par exemple quand 342 conteneurs perdus par un géant des mers ont commencé à s’échouer sur des plages néerlandaises. Mais à Golfe-Juan, c’était volontaire, et la facture a été bien plus longue à régler.

Quand les filins ont cédé, le « récif » a commencé à voyager

Les pneus étaient reliés entre eux par des filins, des cordages marins. Avec le temps, l’eau salée et la houle ont fait leur œuvre : les cordages ont fini par rompre. Les pneumatiques se sont alors retrouvés libres.

Emportés par les courants, ils se sont dispersés sur les fonds marins. Ce qui devait être un refuge s’est peu à peu transformé en décharge sous-marine, selon la source. Et en se dégradant, le caoutchouc ne restait pas inerte.

Jacky Bonnemain, porte-parole de l’association écologiste Robin des Bois, a indiqué à l’AFP que les pneus libéraient des métaux lourds en se désagrégeant. Ces substances toxiques ont contribué à polluer l’eau et à menacer les organismes marins.

Parmi eux, les herbiers de posidonie. Ces plantes endémiques de Méditerranée occupent entre 20 et 50 % des fonds côtiers, selon l’Office français de la biodiversité. Elles stockent du carbone, oxygènent l’eau et produisent de la matière organique : autant dire qu’on ne les abîme pas à la légère.

Les pneus peuvent aussi piéger directement des animaux. Le magazine cite le cas d’un crocodile coincé dans un pneu en Indonésie, pour lequel une récompense avait été proposée. Un exemple lointain, mais qui montre le type de risque.

Face à ce désastre, le Conseil départemental des Alpes-Maritimes a décidé de retirer l’ensemble des pneus. La mission a été confiée à l’Agence française pour la biodiversité. Le coût des opérations dépasse 1 million d’euros.

Un chantier de ce genre rappelle une autre saga maritime, celle où 5 millions de Lego perdus en mer s’échouent encore sur les plages. Sauf qu’ici, personne ne pouvait attendre que la mer rende les objets d’elle-même. Il fallait descendre les chercher, et ce n’était que le début.

Plongeur sur un bateau devant des pneus hissés par grue

2015, 2018, 2019 : le décompte que le chantier n’avait pas prévu

Avant de lire les chiffres, un mot sur un autre trésor discret du littoral : ces pièces retirées de la Chaussée des Géants montrent que les gestes anodins laissent des traces durables dans la nature protégée. À Golfe-Juan, il a fallu compter, et le décompte réserve une surprise.

Une première intervention a lieu en 2015. Des plongeurs professionnels ramassent 2 500 pneus, les enfilent sur des filins pour former des amas, puis les font hisser par une grue sur un bateau. Une méthode artisanale, mais qui fonctionne.

La deuxième opération se déroule à l’automne 2018. Elle mobilise de six à huit scaphandriers, avec l’objectif de retirer 10 000 pneus endommagés. Une troisième campagne devait ensuite extraire les 12 500 restants.

Les pneus remontés devaient être transformés en granulats pour fabriquer de nouveaux objets, ou valorisés énergétiquement. Autrement dit, le chantier visait aussi à ne pas déplacer le problème ailleurs.

Alors, les 25 000 pneus ont-ils tous été repêchés ? La réponse est non. C’est ce qu’affirme le bilan de Life Marha, un programme européen consacré à la préservation des habitats marins, publié en 2024.

Selon ce document, 17 901 pneus ont été retirés : 9 308 en 2018 et 8 593 en 2019, soit près de 156 tonnes de déchets. Le programme précise que « seuls quelques pneus épars ou complètement sédimentés sont encore présents ».

Reste un dernier détail, et pas le moindre : ce qu’a dit le suivi environnemental sur l’impact du chantier lui-même.

Ce que le suivi environnemental dit du chantier

Selon le suivi environnemental cité par la source, le chantier n’a pas eu d’incidences significatives sur la qualité du milieu marin. Autrement dit, remonter les pneus n’a pas aggravé la situation. C’est une bonne nouvelle, même si elle ne dit pas tout.

Reste l’écart arithmétique. Sur 25 000 pneus coulés, 17 901 ont été retirés selon Life Marha. Le reste est décrit comme épars ou sédimenté, mais la source ne détaille pas leur nombre exact ni leur devenir.

Autre question que la source laisse ouverte : la zone a-t-elle retrouvé son état d’origine ? Le bilan parle de milieu non perturbé par le chantier, pas d’un retour complet à l’état initial. La nuance compte.

Ce type d’histoire s’inscrit dans une série plus large de déchets qui reviennent hanter les littoraux. Comme ce ruban d’algues brunes qui s’étire entre l’Afrique et l’Atlantique et préoccupe les chercheurs. Là, c’est la nature qui déborde, ici c’est l’humain qui avait trop bien voulu faire.

Le plus frappant reste la durée. Il s’est écoulé près de quatre décennies entre la décision d’immerger et le bilan de 2024. Un cycle qui rappelle que les objets jetés à la mer ne disparaissent jamais vraiment : comme ces téléphones Garfield orange échoués pendant plus de trente ans sur les plages bretonnes, avant qu’on découvre leur origine.

Les 25 000 pneus de Golfe-Juan sont devenus un cas d’école : une intention écologique, une mise en œuvre bancale et un nettoyage à plus d’un million d’euros.

Une bonne idée sur le papier peut coûter très cher une fois dans l’eau. Et si les fonds marins gardent leurs secrets, certains finissent par remonter : ce qu’un plongeur a filmé en Méditerranée pour la première fois donne le frisson. Quant aux objets perdus, ce cargo échoué dont des centaines de personnes sont reparties avec des motos neuves prouve que la mer réserve parfois de drôles de cadeaux.

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