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Cet anticancéreux coûte 2,1 milliards d’euros par an à la Sécu… et son prix reste secret

Publié par Cassandre le 29 Juin 2026 à 13:59
Flacon de médicament posé sur un plateau médical

En France, un seul médicament pèse plus de 2 milliards d’euros dans les comptes de l’Assurance maladie. Son nom : le Keytruda. Prescrit à près de 90 000 patients atteints de cancer, il coûte jusqu’à 70 000 euros par personne et par an.

Le prix affiché dépasse 2 000 euros le flacon, mais les remises négociées avec l’État restent couvertes par le secret des affaires. Entre accusations de « médecine de riches » et promesses de gains de productivité, le débat autour de cet anticancéreux révèle les tensions profondes du système de santé français.

Le Keytruda, poids lourd invisible du budget de l’Assurance maladie

Lancé sur le marché en 2014 pour traiter le mélanome, le Keytruda a connu une trajectoire fulgurante. Fabriqué par le laboratoire MSD France, il est aujourd’hui prescrit dans 26 indications thérapeutiques différentes en France, du cancer du poumon à certaines tumeurs de la vessie.

En 2024, l’Assurance maladie a remboursé 2,1 milliards d’euros au titre de ce seul traitement. Cela en fait le médicament le plus coûteux pour la Sécu, loin devant le Darzalex, un autre anticancéreux (1,05 milliard), et le Vyndaqel, prescrit en cardiologie (965,8 millions d’euros).

Au total, les traitements innovants classés « ASMR I à III » — ceux dont le bénéfice médical est jugé significatif par la Haute Autorité de Santé — ont représenté 10,7 milliards d’euros de remboursements en 2024. C’était 8 milliards sept ans plus tôt. En proportion, leur poids dans le budget médicaments de la Sécu est passé de 28 % à 31 %, une hausse finalement modeste au regard de la polémique sur les prix.

Mais le vrai sujet n’est pas le volume global. C’est l’opacité. Car les remises accordées par les laboratoires à l’État sont protégées par le secret des affaires. Personne — ni les patients, ni les associations — ne connaît le prix réel payé par la collectivité. Et c’est précisément ce point qui cristallise la colère, alors même que le gouvernement envisage d’augmenter le reste à charge sur d’autres postes de santé.

70 000 euros par patient : le bras de fer entre associations et laboratoire

En septembre 2025, l’association Que-choisir Ensemble (ex-UFC Que choisir) a haussé le ton. Dans un communiqué incisif, elle dénonçait un coût pouvant atteindre 70 000 euros par patient et par an pour le Keytruda, tout en pointant l’impossibilité de vérifier les ristournes réelles accordées à l’État.

Quelques mois plus tard, en janvier 2026, le professeur Alain Fischer, ancien « monsieur vaccin » du gouvernement, enfonçait le clou. Dans les colonnes du Quotidien du médecin, il qualifiait les prix des médicaments innovants d’« exorbitants », favorisant selon lui « une médecine de riches ».

Face à ces critiques, le camp des laboratoires ne reste pas silencieux. Le Leem, principale organisation représentative du secteur en France, pointe un autre scandale : les délais d’accès aux traitements prometteurs. En médiane, un patient français attend 520 jours pour accéder à un traitement innovant, contre seulement 56 jours en Allemagne. L’argument est clair — le problème n’est pas seulement le prix, c’est aussi la lenteur administrative.

MSD France insiste de son côté sur le cadre très encadré des négociations. Les prix sont fixés par le CEPS (comité économique des produits de santé), adossé au ministère de la Santé, sur la base des avis d’efficacité de la HAS. « Ce n’est pas ça qui fait exploser le budget, et il est ultra régulé », rappelle la direction du laboratoire. Deux nouvelles demandes d’accès précoce sont d’ailleurs en cours pour le cancer de la vessie et celui de la tête et du cou. Le Keytruda, loin d’avoir atteint son plafond, continue de s’étendre, ce qui ne fera qu’alimenter le débat sur le remboursement des médicaments. Reste à savoir si les arguments économiques du laboratoire tiennent la route face aux inquiétudes des patients.

Femme en blouse blanche examinant des documents financiers

Un milliard d’euros « économisés » : le calcul controversé de MSD France

Au-delà du coût brut, MSD France avance un argument choc : les médicaments innovants rapportent plus qu’ils ne coûtent. D’après une étude interne dont les résultats complets seront présentés en novembre prochain, les traitements innovants auraient permis de réduire d’un milliard d’euros les pertes de productivité liées à quatre cancers — poumon, vessie, mélanome et sein — entre 2014 et 2023.

Le raisonnement repose sur un calcul économique précis. Les pertes de productivité s’élevaient à 3,5 milliards d’euros en 2014. En 2023, elles étaient tombées à 2,5 milliards. Par « perte de productivité », le laboratoire désigne la richesse économique non créée entre l’âge du décès prématuré d’un patient et l’âge théorique de départ à la retraite.

Dit autrement : en sauvant des vies, le Keytruda et ses équivalents permettraient à des dizaines de milliers de personnes de continuer à travailler et à cotiser. L’industrie pharmaceutique retourne ainsi l’accusation — ce ne sont pas les traitements innovants qui plombent les comptes publics, ce sont les cancers non traités.

Ce calcul a toutefois ses limites. L’étude est portée par le laboratoire lui-même. Les données complètes ne sont pas encore publiques. Et réduire la valeur d’une vie sauvée à sa « productivité » soulève des questions éthiques que ni les économistes ni les médecins ne tranchent de la même façon. Sans compter que ces médicaments n’ont pour l’instant aucune alternative générique, leurs brevets n’étant pas levés — ce qui empêche toute baisse significative des tarifs.

Le Keytruda incarne à lui seul le dilemme du système de santé français : payer cher pour sauver des vies, ou exiger la transparence sur des prix que personne ne peut vérifier. Tant que les remises resteront secrètes, le débat restera sans arbitre. Et vous, seriez-vous prêt à payer plus de cotisations pour garantir l’accès à ces traitements ?

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