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Pourquoi un simple sac de croquettes pour chat à 40 € coûte moins de 3 € de viande

Publié par Mathieu le 28 Mai 2026 à 14:02

Un sac de croquettes « premium » pour chat de 2 kg affiché à 40 € en animalerie. Dedans : des sous-produits animaux, des céréales, quelques vitamines et un peu de graisse. Le tout revient à moins de 3 € en matières premières. Alors qui empoche les 37 € restants, et pourquoi accepte-t-on de payer ce prix sans sourciller ? Les coulisses de cette industrie à 5 milliards d’euros en France vont te donner une autre vision du rayon petfood.

Ce que contient vraiment un sac à 40 €

Prenons un sac de croquettes haut de gamme type Royal Canin, Hill’s ou Purina Pro Plan. Le format classique, 2 kg, se vend entre 35 et 45 € selon l’enseigne. Rapporté au kilo, ça donne entre 17,50 et 22,50 €. Plus cher, au kilo, qu’un filet de poulet fermier Label Rouge.

Sac de croquettes premium ouvert avec un chat curieux

Pourtant, la liste d’ingrédients raconte une autre histoire. La base protéique n’est généralement pas du blanc de poulet : ce sont des « protéines de volaille déshydratées », autrement dit des farines issues de carcasses, abats et parures — les chutes que l’industrie alimentaire humaine ne valorise pas. Le kilo de farine animale se négocie entre 0,80 et 1,20 € sur le marché européen.

Le reste ? Maïs, blé ou riz (entre 0,20 et 0,35 €/kg), graisses animales (0,50 €/kg environ), pulpe de betterave pour les fibres, et un prémix vitaminé qui coûte quelques centimes par sac. Total des matières premières pour un sac de 2 kg : entre 2,50 et 3,50 €. L’emballage ajoute 0,15 à 0,30 €. On est loin des 40 € affichés en rayon.

Mais la fabrication en elle-même n’est pas gratuite, et c’est là que la mécanique des prix commence à se révéler.

La machine qui transforme 3 € en 40 €

L’extrusion — le procédé qui donne aux croquettes leur forme et leur croquant — est une étape industrielle lourde. Les lignes de production coûtent entre 2 et 5 millions d’euros, consomment énormément d’énergie (cuisson à haute température, séchage, enrobage de matières grasses). Le coût de transformation tourne autour de 1,50 à 2 € par sac de 2 kg.

Ligne de production industrielle de croquettes pour animaux

Le transport et la logistique ajoutent environ 1 €. Le contrôle qualité — analyses bactériologiques, conformité aux normes européennes sur l’alimentation animale — représente entre 0,30 et 0,50 €. En cumulant tout, le coût de revient industriel complet d’un sac de 2 kg tourne autour de 5 à 6 €.

Il reste donc 34 € à justifier. Et c’est là que le vrai modèle économique du petfood entre en scène.

Le lien que personne ne soupçonne avec ton vétérinaire

Le secret le mieux gardé de l’industrie des croquettes premium ne se trouve ni dans la recette ni dans l’usine. Il est dans le circuit de distribution. Des marques comme Royal Canin (filiale de Mars) ou Hill’s (filiale de Colgate-Palmolive) ont bâti leur empire sur un canal très particulier : la recommandation vétérinaire.

Ces groupes investissent massivement dans les écoles vétérinaires. Royal Canin sponsorise des chaires d’enseignement, fournit des manuels de nutrition, finance des conférences. Hill’s distribue ses produits gratuitement dans les cliniques pour que les jeunes diplômés s’habituent à les prescrire. Selon une enquête du magazine britannique The Guardian, certaines facultés vétérinaires tirent jusqu’à 20 % de leur budget formation de l’industrie petfood.

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Résultat : quand ton vétérinaire te recommande une marque précise, ce n’est pas toujours un hasard. Et le prix en rayon intègre ce coût d’influence colossal. On estime que le marketing (publicité, sponsoring vétérinaire, packaging premium, force commerciale) représente entre 30 et 40 % du prix de vente final. Sur un sac à 40 €, ça fait 12 à 16 € rien qu’en persuasion.

La marge du distributeur (animalerie, site en ligne, clinique vétérinaire) absorbe encore 25 à 35 % du prix, soit 10 à 14 €. Un vétérinaire qui vend des croquettes en clinique applique en moyenne une marge de 40 %, parfois davantage. La marge nette du fabricant, elle, tourne autour de 15 à 20 % — confortable, mais pas la part la plus grosse du gâteau.

Difficile de ne pas faire le parallèle avec le rouge à lèvres ou la brosse à dents électrique Oral-B : même recette, un produit bon marché habillé d’un discours expert qui justifie un prix déconnecté du coût réel.

Croquettes à 40 € vs croquettes à 8 € : le test qui dérange

En 2023, le magazine 60 Millions de consommateurs a comparé 16 références de croquettes pour chats stérilisés. Le résultat a surpris toute la filière. Des marques de distributeur vendues entre 3 et 5 €/kg affichaient des profils nutritionnels équivalents, voire supérieurs, à des marques premium à 20 €/kg.

La raison est simple : la réglementation européenne impose des teneurs minimales en protéines, lipides, fibres et micronutriments. Toutes les marques, qu’elles coûtent 8 ou 40 € le sac, doivent respecter ces seuils. La différence se joue souvent sur le marketing de l’ingrédient — « saumon frais » au lieu de « protéines de poisson » — et sur l’ajout d’ingrédients-vitrine comme la glucosamine ou les oméga-3, présents en quantités parfois infimes.

Un paquet de croquettes Carrefour Classic à 8 € pour 2 kg contient sensiblement les mêmes farines animales et céréales qu’un sac Hill’s à 42 €. La matière première de base est identique. L’écart de 34 € finance la marque, le circuit, le packaging et la caution du blouse blanche qui te l’a conseillé. Pour ce même écart de prix, tu pourrais d’ailleurs remplir un caddie complet dans certains magasins de déstockage.

Le marché du petfood en France pèse 5,4 milliards d’euros (chiffre FACCO 2024), en croissance de 6 % par an. Le segment premium tire l’essentiel de cette hausse. Mars, Nestlé Purina et Colgate-Palmolive contrôlent à eux trois plus de 60 % du marché mondial de la nourriture pour animaux.

Ces géants de l’agroalimentaire — Mars fabrique aussi les Snickers, Nestlé les KitKat, Colgate les dentifrices — appliquent au petfood exactement les mêmes techniques de pricing que pour un tube de dentifrice ou une boîte de céréales : coût de fabrication dérisoire, marketing émotionnel maximal, distribution verrouillée.

La prochaine fois que tu poseras un sac de croquettes sur le comptoir de la clinique vétérinaire, tu sauras exactement ce que tu paies : 3 € de nourriture pour ton chat, et 37 € pour la machine qui t’a convaincu que seule cette marque méritait sa gamelle.

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