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Affaire Epstein : comment une douzaine de médecins ont aidé le prédateur à contrôler ses victimes

Publié par Elsa Fanjul le 08 Avr 2026 à 17:30

Opérer une femme blessée sur la table de la salle à manger plutôt qu’à l’hôpital. Prescrire des pilules contraceptives sur ordre d’un homme d’affaires. Informer ce même homme des traitements médicaux de ses partenaires. Ce ne sont pas des scènes de fiction, mais des faits reprochés à une douzaine de praticiens qui gravitaient autour de Jeffrey Epstein. Une enquête de L’Œil du 20 Heures, diffusée le 7 avril, lève le voile sur un réseau médical très organisé, mis au service du contrôle exercé par le milliardaire sur les jeunes femmes qu’il exploitait.

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Eva Dubin, ancienne reine de beauté devenue coordinatrice médicale

Au centre de cette toile se trouve un personnage inattendu : Eva Dubin. Ancienne reine de beauté, ex-petite amie d’Epstein dans les années 1980, elle est ensuite devenue médecin au sein du prestigieux hôpital Mount Sinai à New York. C’est elle qui, à chaque demande du milliardaire, orientait les jeunes femmes vers les spécialistes adéquats.

Façade de l'hôpital Mount Sinai à New York

Les échanges retrouvés sont sans ambiguïté. Epstein écrivait par exemple à l’une de ses partenaires : « Tu dois aller chez le gynéco. Je viens de raccrocher avec Eva, elle va t’appeler. » Eva Dubin servait ainsi de plaque tournante médicale, connectant les victimes à un réseau de praticiens triés sur le volet, tous rémunérés — parfois grassement — par Epstein lui-même.

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Cette organisation rappelle d’autres affaires où des personnalités fortunées ont utilisé leur réseau pour asseoir leur emprise. On pense notamment à la vie décrite comme une « secte » au manoir Playboy de Hugh Hefner, où l’isolement et le contrôle des femmes étaient aussi systématiques.

Ordonnances, implants mammaires et secret médical bafoué

Au total, ce sont environ douze médecins qui ont fourni leurs services à Epstein. Leurs prestations couvraient un spectre effarant : ordonnances pour traiter des infections sexuellement transmissibles, traitements contre l’acné, analyses sanguines, poses d’implants mammaires et même mise sous contraception. Le milliardaire contrôlait le poids, l’alimentation et la vie sexuelle de ces femmes à travers un suivi médical qu’il pilotait en coulisses.

Plus grave encore, le secret médical était régulièrement violé. Une partenaire d’Epstein s’en est plainte dans un mail accablant : « Tous les docteurs que tu paies directement te tiennent très informés de mes traitements. » Les praticiens rendaient compte directement au milliardaire de l’état de santé de leurs patientes, transformant la relation médecin-patient en instrument de domination.

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Table de salle à manger avec du matériel médical

Ce système permettait à Epstein de savoir en permanence ce que faisaient les femmes qu’il exploitait, avec qui elles avaient des relations, et de décider pour elles de choix aussi intimes que la contraception ou la chirurgie esthétique. Un niveau de contrôle qui dépasse de loin ce que les premières révélations de l’affaire avaient laissé entrevoir.

35 points de suture sur la table du salon

Un épisode cristallise à lui seul les dérives de ce réseau. En 2012, une partenaire d’Epstein se blesse gravement à la tête en tombant d’un quad. Le milliardaire contacte immédiatement Eva Dubin en urgence, lui expliquant que la jeune femme « a besoin de points de suture et d’une radio pour vérifier qu’elle n’a pas de traumatisme crânien ».

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La réponse arrive dans la foulée : « Ok. Le docteur Jess Ting se tient prêt. » Sauf que l’intervention n’a pas lieu dans un hôpital. Contre toute pratique médicale, le chirurgien accepte de se rendre au domicile d’Epstein. C’est sur la table de la salle à manger que la patiente reçoit 35 points de suture. Aucune radio, aucun scanner, aucun environnement stérile digne de ce nom.

Pourquoi éviter l’hôpital ? La question de la discrétion se pose évidemment. Quelques mois après cette intervention hors norme, Jess Ting sollicite un financement de 50 000 dollars auprès d’Epstein — et l’obtient. Le médecin se rendra également sur l’île privée du milliardaire avec sa famille. Contacté par France Télévisions, il n’a pas donné suite. Ce type de relation financière entre un milliardaire au profil opaque et les professionnels de son entourage illustre comment l’argent peut acheter le silence et la complicité.

Un dermatologue sous emprise financière

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Le docteur Steven Victor, dermatologue reconnu à New York, fait aussi partie du réseau. Il a soigné de nombreuses femmes envoyées par Epstein, qui avait investi 100 000 dollars dans sa marque de produits de beauté. Une somme qui n’avait rien d’un investissement anodin : elle créait un lien de dépendance.

En 2009, un échange de mails révèle les tensions. Victor écrit à Epstein sur un ton inhabituel pour un médecin : « J’ai accepté de ne pas faire payer tes amis, mais tu ne peux pas continuer à me les envoyer. J’ai été loyal et je n’ai jamais parlé aux journalistes, qui m’appellent tout le temps à propos de toi. » La réponse du milliardaire est glaciale : « Tu n’as pas payé tout ce que tu me dois. »

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Écran d'ordinateur montrant des échanges de mails dans un bureau luxueux

Face à cette menace à peine voilée, Steven Victor n’insiste pas. Il continue de recevoir les patientes envoyées par Epstein sans broncher. Contacté par L’Œil du 20 Heures, le dermatologue assure aujourd’hui qu’il ignorait tout des agissements criminels du milliardaire. « J’ai appris dans la presse en 2019 ce qu’Epstein avait fait. C’est clairement un psychopathe, et je regrette d’avoir eu des liens avec lui », a-t-il déclaré.

Peter Attia, star des médias, et ses mails « inexcusables »

Parmi les noms qui émergent de ces révélations, celui de Peter Attia fait particulièrement sensation. Médecin spécialisé en longévité, il est devenu une véritable star médiatique aux États-Unis, chroniqueur télé et auteur à succès. Ses liens avec Epstein sont pourtant documentés par des mails dont le ton dépasse la simple relation professionnelle.

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En 2015, Peter Attia écrit au milliardaire : « Tu sais quel est le plus gros problème dans le fait d’être ton ami ? La vie que tu mènes est extravagante, et je ne peux la raconter à personne. » Une phrase qui laisse peu de doute sur sa connaissance du mode de vie d’Epstein — un mode de vie qui, on le sait aujourd’hui, impliquait l’exploitation sexuelle de dizaines de jeunes femmes.

Dans un communiqué, Peter Attia affirme n’avoir jamais été impliqué dans une activité criminelle. Il qualifie toutefois ses propres e-mails d’« inexcusables ». Les conséquences ont été immédiates : il a démissionné de son poste de chroniqueur télévisé. L’affaire rappelle combien la proximité avec des prédateurs peut éclabousser même ceux qui n’ont pas directement participé aux crimes. On a vu des mécanismes similaires dans les témoignages autour des soirées de P. Diddy, où de nombreuses personnalités ont fréquenté des cercles toxiques sans toujours mesurer — ou vouloir voir — ce qui s’y passait.

Aucune poursuite judiciaire à ce jour

Le plus troublant dans ces révélations reste peut-être l’épilogue — ou plutôt son absence. Si Peter Attia a quitté son poste médiatique, les autres médecins cités dans l’enquête ont tous conservé leurs emplois. Aucune poursuite judiciaire n’a été engagée contre l’un d’entre eux à ce stade.

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Pourtant, les violations documentées sont multiples : rupture du secret médical, soins pratiqués dans des conditions non conformes, relations financières opaques avec un criminel sexuel condamné. La question de la responsabilité de ces praticiens reste entière. Ont-ils été complices par cupidité, par peur, par aveuglement volontaire ? Probablement un mélange des trois, selon les cas.

Ce volet médical de l’affaire Epstein montre que la prédation ne reposait pas uniquement sur le pouvoir financier et le réseau d’influence du milliardaire. Elle s’appuyait sur un système où des professionnels de santé — tenus par l’éthique de protéger leurs patients — ont fait exactement l’inverse. Ils ont laissé des victimes sans protection, voire ont activement participé au contrôle exercé sur elles.

Reste à savoir si la justice américaine finira par s’intéresser à ces médecins. Les mails existent, les noms sont connus, les faits sont documentés. Pour l’instant, seule la pression médiatique a produit des effets — et elle n’a touché qu’un seul d’entre eux.

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