« Je suis une victime » : un dentiste jugé pour avoir arraché des dents saines à des dizaines de patients en Lozère
Un ancien chirurgien-dentiste installé près de Mende comparaît depuis mercredi devant le tribunal correctionnel de Lozère. Il est accusé d’avoir arraché des dents parfaitement saines, posé des implants non fonctionnels et facturé des actes fictifs à la Sécurité sociale pendant deux ans. Quarante-quatre patients ont été identifiés comme victimes — mais le bilan réel pourrait être bien plus lourd. Face aux juges, l’homme de 61 ans n’a eu qu’un mot : « Je suis une victime. »
Deux ans de cabinet, 1 234 anomalies détectées
José Pereira Mendes, né à Coimbra en 1964, n’est pas un inconnu du monde dentaire. Avant de s’installer à Badaroux, petite commune voisine de Mende, il a exercé pendant une vingtaine d’années entre le Portugal et le Mozambique. Fin 2018, il ouvre son cabinet en Lozère en tant que chirurgien-dentiste libéral. Moins de deux ans plus tard, le 5 janvier 2021, il est interpellé.

Ce qui a alerté les autorités, c’est l’ampleur des irrégularités comptables. La Caisse Commune de Sécurité sociale de la Lozère a relevé 1 234 anomalies réparties dans 131 dossiers de patients. Actes facturés mais jamais réalisés, soins encodés de manière erronée pour obtenir des remboursements indus, interventions médicalement injustifiées : le préjudice estimé pour la CCSS s’élève à 330 000 euros.
Ce montant, déjà considérable pour un cabinet de deux ans d’activité, ne représente pourtant que la face financière de l’affaire. Car derrière les chiffres se cachent des bouches mutilées, des vies brisées et des patients qui, quatre ans plus tard, souffrent encore au quotidien. L’affaire rappelle d’autres scandales qui ont secoué le monde médical ces dernières années.
« Il m’a arraché des dents bonnes »
Les témoignages recueillis pendant l’instruction glacent. Une patiente, venue consulter pour un simple abcès, est ressortie du cabinet avec 16 dents saines en moins et des implants non fonctionnels posés dans la foulée. L’experte judiciaire a été catégorique : le praticien a « mutilé la patiente en enlevant inutilement 16 dents saines ».
« Je souffre en permanence de la bouche et je ne peux pas manger normalement », a confié cette femme aux enquêteurs. Un autre patient, à qui le Dr Pereira Mendes a extrait 14 dents, a résumé la situation en une phrase : « Il m’a mutilé, il m’a arraché des dents bonnes. »

Au total, 44 patients ont été formellement identifiés comme victimes dans le dossier d’instruction. Mais les enquêteurs n’excluent pas un nombre bien supérieur, compte tenu des centaines d’anomalies détectées. L’experte mandatée par la justice n’a pas mâché ses mots dans son rapport : le praticien a « essentiellement mutilé des patients et escroqué les organismes sociaux », la « quasi-totalité des travaux sont non conformes, inachevés et à refaire », laissant ses patients « en grande détresse ».
Me Catherine Szwarcz, avocate de 27 parties civiles, a décrit à l’AFP l’étendue des dégâts humains. Les séquelles ne se limitent pas à la douleur physique. Elles touchent aussi les proches de ces victimes.
Des vies détruites bien au-delà de la bouche
« Il y a les victimes directes et celles par ricochet », a expliqué l’avocate. « Le mari ou la femme qui vit au quotidien avec ces personnes qui n’ont plus de vie sociale, qui ne peuvent plus s’exprimer comme avant, qui ont une déformation du visage et sont souvent en dépression. » Des conséquences qui rappellent celles subies par les patients d’autres praticiens négligents ayant défrayé la chronique.
Pour ces familles, le procès est un moment crucial. « Les parties civiles attendent que M. Mendes ait un geste humain. Il les a chosifiées, ils attendent d’être réintégrés dans leur humanité », a confié Me Szwarcz. Mais le geste espéré semble bien loin de se concrétiser, au vu de la posture adoptée par l’accusé à l’audience.
« Je suis une victime de mon assistante »
Amaigri, appuyé sur une béquille, José Pereira Mendes s’est présenté mercredi au palais de justice de Mende avec une ligne de défense inattendue. « Je ne suis pas l’auteur des escroqueries, des arnaques, je suis une victime de mon assistante », a-t-il assuré dès son arrivée.
Cette « assistante » n’en était d’ailleurs pas vraiment une. Selon les éléments de l’instruction, il s’agissait en réalité d’une femme de ménage à qui le praticien avait confié des tâches de secrétariat, puis d’assistance dentaire — sans qualification pour cela. Et cette même employée a livré un témoignage accablant pendant l’enquête : « Le Dr Pereira Mendes n’avait qu’une seule ambition, c’était de faire rentrer de l’argent à tout prix pour financer sa maison au Mozambique. »
Quant aux séquelles dénoncées par ses anciens patients, le dentiste radié a avancé une explication surprenante. Selon lui, s’il n’a pas pu terminer les soins, c’est parce qu’il a été incarcéré en 2021. « C’est pour ça que les gens ne sont pas bien. J’ai bien fait tous les travaux, avec contrôle radiologique de toutes les situations », a-t-il affirmé. Un argument que les expertises judiciaires contredisent frontalement, puisqu’elles décrivent des actes « non conformes » et « à refaire » dans leur quasi-totalité. Ce type de fraude à la Sécurité sociale n’est malheureusement pas un cas isolé en France.
Une défense qui divise

Son avocat, Me Kominé Bocoum, a tenté de nuancer les conclusions des experts lors d’une suspension d’audience. Selon lui, « les expertises, ce n’est pas la preuve en or en justice ». Il a également invoqué un débat au sein de la profession : « Il y a une école qui dit qu’il faut arracher les dents et une autre qui dit qu’il faut aller jusqu’à l’acharnement thérapeutique pour conserver la dent. Ce qui était sa boussole, c’était son serment de soulager les patients, parce qu’il sait ce qu’est un mal de dents. »
Un argument qui passe difficilement quand on parle de 16 dents saines arrachées à une patiente venue pour un abcès. Radié par l’ordre des dentistes en 2022 après un an de détention provisoire, José Pereira Mendes comparaît aujourd’hui libre. Mais les charges sont lourdes : violences suivies de mutilation ou infirmité permanente, escroquerie au préjudice d’un organisme de protection sociale, abus de confiance et blanchiment. Il encourt jusqu’à dix ans de prison.
L’ombre du scandale Guedj
Cette affaire fait écho à un autre procès retentissant : celui des dentistes marseillais Lionel et Jean-Claude Guedj, père et fils, condamnés en octobre 2023 à respectivement huit et cinq ans de prison. Les deux praticiens avaient mutilé quelque 400 patients issus des quartiers populaires de Marseille, ciblant des populations vulnérables et peu informées de leurs droits.
Le parallèle est frappant. Dans les deux cas, un praticien s’installe dans une zone où l’offre de soins dentaires est limitée — quartiers populaires à Marseille, zone rurale en Lozère. Dans les deux cas, les patients font confiance à un professionnel de santé censé les soigner, pas les détruire. Et dans les deux cas, les organismes de Sécurité sociale ont mis du temps à détecter l’ampleur des dégâts.
En Lozère, département le moins peuplé de France, trouver un dentiste relève déjà du parcours du combattant. L’arrivée de José Pereira Mendes avait été perçue comme une aubaine par de nombreux habitants. Quatre ans après son interpellation, certains d’entre eux n’ont toujours pas pu faire réparer les dommages causés. Le procès, qui se poursuit à Mende, devra déterminer si l’ancien praticien assumera enfin la responsabilité de ce qu’une experte judiciaire a qualifié sans ambiguïté de « mutilations ».