« John Lemon » : un brasseur breton contraint de retirer sa bière après une mise en demeure de Yoko Ono
Un brasseur du Finistère pensait avoir trouvé le jeu de mots parfait pour sa bière au citron. Sauf que Yoko Ono, veuve de John Lennon, veille au grain — et ses avocats ne rigolent pas. Retour sur une affaire où l’humour breton s’est heurté au droit international des marques.
Un courrier inattendu débarque à Bannalec
Fin mars, le gérant de la brasserie de l’Imprimerie, installée à Bannalec dans le Finistère, découvre un courrier inhabituel dans sa boîte aux lettres. L’expéditeur : l’un des avocats de Yoko Ono, artiste japonaise et veuve du légendaire chanteur des Beatles. L’objet : une mise en demeure, pure et simple.

En cause, le nom d’une de ses créations brassicoles. La « John Lemon », une bière au citron dont l’étiquette affichait un dessin de John Lennon portant des lunettes en forme de rondelles de citron. Le genre de clin d’œil qu’on trouve malin un samedi soir entre amis. Sauf que juridiquement, c’est une tout autre histoire.
Le brasseur, comme il l’a confié à ICI Breizh Izel, n’y a d’abord pas cru. « J’ai cru au début que c’était un fake, une arnaque comme on en a assez souvent quand on est pro », raconte-t-il. Puis il a fait ce que n’importe qui ferait : il a cherché sur internet. Et là, la réalité l’a rattrapé.
Un jeu de mots qui a déjà coûté cher à d’autres
En tapant « John Lemon » dans un moteur de recherche, le brasseur breton a vite compris qu’il n’était pas le premier à avoir eu cette idée. Loin de là. Le calembour a tenté des entrepreneurs aux quatre coins du monde — et presque tous ont fini par recevoir le même type de courrier.
Car Yoko Ono a fait déposer la marque « John Lemon » il y a plusieurs années. Son objectif, selon les documents officiels : empêcher que le nom de son mari décédé en 1980 ne soit détourné ou moqué à des fins commerciales. En matière de propriété intellectuelle liée aux célébrités, la veuve du Beatle ne laisse rien passer.

« Je me suis rendu compte qu’il y avait eu d’autres cas, que je n’étais pas le seul à avoir fait ce jeu de mots et que les gens avaient pris des pénalités », explique le gérant. Le risque pour lui était clair : jusqu’à 250 euros d’amende par jour s’il ne retirait pas ses produits du marché. Sur un mois, ça représente 7 500 euros. De quoi calmer n’importe quelle envie de résistance.
Cette affaire rappelle à quel point les noms de personnalités sont protégés, y compris après leur mort. L’héritage d’Elvis Presley fait régulièrement l’objet de batailles juridiques similaires. Mais entre un empire américain et une micro-brasserie bretonne, le rapport de forces est pour le moins déséquilibré.
5 000 bouteilles à écouler avant la deadline
Face à la menace, le brasseur de Bannalec n’a pas fait le malin. Plutôt que de jouer les rebelles, il a contacté les avocats de Yoko Ono pour négocier. Sa demande était simple et pragmatique : obtenir un délai pour écouler les 5 000 bouteilles de « John Lemon » déjà produites et stockées.
Jeter 5 000 bouteilles de bière, c’est un crève-cœur pour n’importe quel artisan. C’est aussi une perte sèche considérable pour une petite structure comme la brasserie de l’Imprimerie. Le brasseur a donc plaidé sa cause, espérant un minimum de clémence de la part de l’artiste japonaise.
Et contre toute attente, la réponse a été plutôt mesurée. Après consultation directe de Yoko Ono — oui, l’affaire est remontée jusqu’à elle personnellement —, ses avocats ont accordé un délai. Le brasseur a jusqu’au 1er juillet pour vendre l’intégralité de son stock. Passé cette date, plus aucune bouteille estampillée « John Lemon » ne devra circuler.
Au total, cette mésaventure lui aura coûté 1 000 euros en frais d’avocats. Une somme non négligeable pour un indépendant, mais infiniment moins que ce qu’il aurait pu débourser en amendes journalières. Les artisans et artistes français savent à quel point les frais juridiques peuvent vite devenir un gouffre.
Quand le droit des marques écrase le petit artisan

Cette histoire pose une question qui dépasse largement le cadre d’une brasserie finistérienne. Jusqu’où le droit des marques peut-il aller pour protéger le nom d’une célébrité ? Un jeu de mots sur une étiquette artisanale constitue-t-il vraiment une atteinte à l’image de John Lennon ?
Juridiquement, la réponse est oui. Dès lors qu’un nom est déposé comme marque, toute utilisation commerciale non autorisée peut être poursuivie. Peu importe que l’intention soit humoristique, affectueuse ou même hommage. Le droit ne fait pas dans la nuance sentimentale.
Le paradoxe, c’est que cette bière au citron rendait plutôt hommage au musicien. L’étiquette, avec ses lunettes rondes iconiques transformées en rondelles de citron, relevait davantage du fan art que de la moquerie. Mais aux yeux de la loi — et surtout aux yeux de Yoko Ono —, la frontière entre hommage et exploitation est mince.
En France, la protection des noms de célébrités s’est considérablement renforcée ces dernières années. Le sujet rejoint d’ailleurs les débats actuels sur l’utilisation de l’image des personnalités par l’IA, un terrain encore plus complexe que celui d’une simple étiquette de bière.
Le brasseur va devoir trouver un nouveau nom
Maintenant que la « John Lemon » vit ses derniers jours, le gérant de la brasserie de l’Imprimerie doit se réinventer. Trouver un nouveau nom pour sa bière au citron, refaire les étiquettes, relancer la communication. Bref, repartir quasiment de zéro sur ce produit.
Pour l’instant, il n’a pas dévoilé le futur nom de sa création. On imagine qu’il vérifiera cette fois sur les bases de données de marques déposées avant de se lancer. Le registre de l’INPI (Institut National de la Propriété Industrielle) est accessible gratuitement en ligne — une précaution que tout entrepreneur devrait prendre avant de baptiser un produit.
L’histoire a en tout cas fait le tour de la Bretagne et bien au-delà, grâce au reportage d’ICI Breizh Izel. Et si cette mésaventure a un mérite, c’est d’avoir offert à la brasserie de l’Imprimerie une visibilité qu’elle n’aurait jamais eue autrement. Les 5 000 bouteilles restantes risquent de partir comme des petits pains.
Il y a fort à parier que les collectionneurs et les amateurs de curiosités brassicoles vont se ruer sur ces dernières « John Lemon ». Un peu comme certains objets liés aux stars, la rareté créée par l’interdiction pourrait bien transformer cette bière en pièce de collection.
Une leçon à retenir pour tous les créateurs
Si vous lancez un produit — bière, restaurant, application, t-shirt — et que votre idée de nom repose sur un jeu de mots avec une célébrité, vivante ou morte, réfléchissez-y à deux fois. Même si votre intention est bienveillante. Même si votre entreprise fait 200 clients par mois dans un village breton.
Les ayants droit des grandes stars disposent d’équipes juridiques qui scrutent le web en permanence. Yoko Ono, à 92 ans, continue de veiller sur l’héritage de John Lennon avec une détermination qui force le respect — ou l’agacement, selon le point de vue. Les revenus posthumes des artistes représentent des sommes colossales, et chaque utilisation non autorisée est perçue comme une menace.
Le gérant de Bannalec, lui, gardera de cette aventure une belle histoire à raconter. Et probablement une bière au citron avec un nom beaucoup moins rock’n’roll. Mais au moins, il pourra dormir tranquille — sans recevoir de courrier d’avocats new-yorkais dans sa boîte aux lettres finistérienne.