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La langue des sourds-muets : le mythe que tout le monde répète est une insulte qui s’ignore

Publié par le 21 Avr 2026 à 13:01

Tu as sûrement dit — ou entendu — un jour cette phrase : « Les sourds communiquent tous de la même façon, c’est universel. » C’est logique, non ? Puisque la langue des signes n’est pas liée à l’oral, elle devrait transcender les frontières. Une idée belle, réconfortante, et répandue dans à peu près toutes les têtes. Sauf que c’est faux. Radicalement, totalement faux.

FAUX ❌ — Il n’existe pas de langue des signes universelle

Dans le monde entier, il existe plus de 300 langues des signes distinctes. La langue des signes française (LSF), la langue des signes américaine (ASL), la langue des signes britannique (BSL), la langue des signes japonaise (JSL)… chacune est une langue à part entière, avec sa propre grammaire, son vocabulaire, ses expressions idiomatiques.

Deux personnes sourdes communiquant en langue des signes

Et attention : deux pays qui parlent la même langue orale n’utilisent pas forcément la même langue des signes. Un sourd anglophone des États-Unis et un sourd anglophone du Royaume-Uni ne se comprennent pas spontanément. L’ASL et la BSL sont deux langues différentes, aussi éloignées l’une de l’autre que le français et le japonais peuvent l’être à l’oral.

Mieux encore — ou plutôt pire, selon comment tu le prends — les sourds français et espagnols ne se comprennent pas non plus. Chaque pays, parfois chaque région, a développé sa propre langue visuelle. Comme toutes les langues humaines : spontanément, communautairement, historiquement.

Ce que la science dit sur les langues des signes

Les linguistes le confirment depuis les années 1960 : les langues des signes sont de vraies langues naturelles, pas des codes ni des systèmes simplifiés. C’est le chercheur américain William Stokoe qui a posé les bases en 1960 en démontrant que l’ASL possède une phonologie propre — un système de construction interne aussi complexe que celui de n’importe quelle langue orale.

Chercheur examinant les zones du cerveau liées au langage

Depuis, les neurosciences ont confirmé que le cerveau traite les langues des signes exactement dans les mêmes zones que les langues orales. L’hémisphère gauche, Broca, Wernicke — même topo. Un sourd qui perd l’usage de sa main dominante suite à un AVC présente les mêmes troubles du langage qu’un entendant ayant perdu la parole. La langue des signes n’est pas un geste : c’est une langue.

Ce qui signifie aussi qu’elle peut disparaître, évoluer, développer des dialectes — et c’est exactement ce qui se passe. La LSF parlée à Paris n’est pas tout à fait identique à celle pratiquée à Lyon ou Bordeaux. Comme le cerveau humain, plus complexe qu’on ne le croit, les langues des signes sont des systèmes vivants, pas des codes figés.

Il existe bien une tentative de langue universelle — mais presque personne ne l’utilise

En 1973, la Fédération Mondiale des Sourds a créé le Gestuno — une sorte d’espéranto de la langue des signes. Un vocabulaire artificiel de quelques centaines de signes censé permettre la communication internationale.

Le résultat ? Un flop presque total. Le Gestuno est tombé aux oubliettes pour les mêmes raisons que l’espéranto oral : personne n’apprend une langue qui n’est parlée par personne dans sa communauté. Aujourd’hui, ce qu’on appelle parfois « langue des signes internationale » (LSI) est un système pidgin bricolé spontanément lors de conférences mondiales — utile, mais limité, et certainement pas une langue à part entière.

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Les sourds qui voyagent s’en sortent souvent mieux que les entendants dans la même situation — grâce à des stratégies visuelles, au mime, au dessin, à la gestuelle — mais pas parce qu’ils parlent la même langue. Tout comme certaines croyances bien ancrées résistent à la réalité, l’idée d’une langue des signes universelle persiste malgré les faits.

D’où vient ce mythe, et pourquoi il colle si bien

Femme enseignant la langue des signes à un groupe

L’idée d’une langue des signes universelle vient d’une intuition séduisante : puisqu’elle est visuelle et non sonore, elle devrait logiquement s’affranchir des barrières linguistiques nationales. Un geste pour « manger », c’est pareil partout, non ?

Non. Parce que les langues des signes ne sont pas des pantomimes. Ce ne sont pas des représentations iconiques du monde réel. Le signe pour « maison » en LSF n’est pas le même qu’en ASL, tout comme le mot « house » n’est pas le même que « maison ». Les signes sont arbitraires, comme les mots. Et ils ont été inventés indépendamment, dans des communautés isolées les unes des autres.

La LSF elle-même a une histoire précise : elle naît au XVIIIe siècle, à Paris, sous l’impulsion de l’abbé de l’Épée qui fonde la première école pour sourds en 1760. Un siècle plus tard, l’ASL se développe aux États-Unis — en grande partie à partir de la LSF, exportée par Thomas Hopkins Gallaudet. Voilà pourquoi LSF et ASL partagent environ 60 % de leur vocabulaire, là où LSF et BSL n’en partagent presque aucun. L’histoire explique tout. Comme pour la muraille de Chine visible depuis l’espace, la légende est plus forte que les faits.

Le mythe de l’universalité tient aussi au fait que les sourds — contrairement aux entendants — développent souvent des capacités de communication non verbale très poussées. Ils s’adaptent, improvisent, décodent. On prend cette compétence pour une preuve qu’ils « parlent tous la même langue ». C’est confondre la débrouillardise et la linguistique.

Ce que ça change concrètement

Ce n’est pas qu’une question de culture générale. Croire que la langue des signes est universelle a des conséquences réelles. Des sourds voyageurs se retrouvent sans interprète dans des situations d’urgence parce que les services locaux pensaient qu’un interprète LSF suffirait pour une personne ASL. Des familles entendantes refusent d’apprendre la LSF en pensant que leur enfant sourd « se débrouillera avec les signes internationaux ».

Voyageur sourd face à une barrière de communication

Et surtout, ça invisibilise la richesse et la diversité des cultures sourdes à travers le monde. La communauté sourde n’est pas un monolithe uniforme : elle est plurielle, diverse, multilingue — exactement comme la communauté entendante. La LSF a ses poètes, ses humoristes, ses jeux de mots intraduisibles. Comme le mythe des 10 % du cerveau, l’idée de la langue des signes universelle simplifie à l’excès une réalité fascinante.

Alors la prochaine fois que tu entends « les sourds se comprennent tous, c’est universel », tu sais quoi répondre. Et maintenant, tu auras l’air beaucoup plus malin que la personne en face. Ce qui, avouons-le, est toujours agréable.

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