Pourquoi les bouches de métro parisiennes ont cette forme si particulière — la raison remonte à 1900
Tu passes devant tous les jours, peut-être même plusieurs fois par jour. Ces arches en fonte vert foncé, ces lampadaires en forme de tiges végétales, ces lettres « MÉTROPOLITAIN » qui semblent sorties d’un rêve fiévreux. Les entrées du métro parisien sont photographiées par des millions de touristes chaque année. Mais au fait… pourquoi ressemblent-elles à des plantes géantes ? La réponse tient à un homme, un scandale, et une époque où Paris a failli avoir un métro totalement invisible.
Un concours truqué et un architecte inconnu
En 1899, Paris prépare l’Exposition universelle de 1900. Le premier métro de la capitale doit ouvrir à temps. Le chantier avance sous terre, mais en surface, un problème épineux se pose : à quoi vont ressembler les entrées des stations ?

La Ville de Paris lance un concours. Plusieurs architectes proposent des designs monumentaux en pierre, dans le style classique qui domine alors l’urbanisme parisien. Colonnades, frontons, sculptures allégoriques — le genre de chose qu’on retrouve sur les façades des grands bâtiments haussmanniens. Le jury semble prêt à valider cette approche « sérieuse ».
Sauf que le président de la Compagnie du Métropolitain de Paris (CMP), Adrien Bénard, a d’autres plans. Il impose un nom que personne n’attendait : Hector Guimard, un architecte de 32 ans, spécialiste d’un courant artistique encore marginal appelé l’Art nouveau. Guimard n’a même pas participé au concours. La décision provoque un tollé dans la presse et chez les architectes évincés.
Pourquoi ce choix ? Bénard est un homme d’affaires pragmatique. Il veut des entrées légères, rapides à fabriquer en série et bon marché. Les projets en pierre coûtent une fortune et prennent des mois. Guimard, lui, propose de la fonte moulée — un matériau industriel qu’on peut produire en usine et assembler sur place en quelques jours. L’argument financier l’emporte sur l’esthétique classique. Mais ce que personne n’imagine encore, c’est que ces édicules « économiques » vont devenir le symbole le plus iconique de Paris après la tour Eiffel.
Le choix de la fonte moulée n’était pas qu’une question de budget — il cachait aussi une vision artistique radicalement nouvelle pour l’époque.
Des plantes en métal pour faire oublier le souterrain
Guimard ne dessine pas des entrées de métro. Il dessine des organismes vivants. Chaque élément imite une forme végétale : les montants sont des tiges, les lampadaires des pistils, les auvents des ailes de libellule. Les panneaux latéraux en lave émaillée orange rappellent des carapaces d’insectes. Rien n’est droit, rien n’est symétrique, tout semble en mouvement.

Ce parti pris n’est pas un caprice décoratif. En 1900, l’idée de descendre sous terre terrifie une partie des Parisiens. Les lieux emblématiques de la vie parisienne sont en surface — cafés, boulevards, marchés. Le sous-sol, c’est les catacombes, les égouts, les morts. Guimard le sait. Ses entrées végétales ont une fonction psychologique précise : transformer la descente aux enfers en promenade dans un jardin fantastique.
L’architecte pousse le détail jusqu’à l’obsession. Il dessine lui-même les boulons, les rivets, les typographies. La police de caractères du mot « MÉTROPOLITAIN » est une création originale — chaque lettre a des courbes uniques, comme si elle avait poussé naturellement. Cette typographie, baptisée plus tard « Guimard » par les historiens du design, est aujourd’hui considérée comme l’une des premières identités visuelles de transport public au monde.
Au total, Guimard conçoit trois modèles différents. Le plus simple : deux balustrades en fonte avec un panneau « Métropolitain ». Le modèle intermédiaire ajoute un auvent en verre et fer. Et le plus spectaculaire — l’édicule fermé — ressemble à un pavillon Art nouveau complet, avec des parois vitrées et un toit en forme de coquillage. Ce dernier modèle n’a été installé qu’à quelques stations.
Mais si ces créations fascinent aujourd’hui le monde entier, à l’époque, la réaction des Parisiens a été tout sauf enthousiaste.
« Style nouille » : quand Paris détestait ses bouches de métro
Les critiques sont féroces. La presse conservatrice invente un surnom moqueur qui va coller à l’Art nouveau pendant des décennies : le « style nouille ». Les courbes organiques de Guimard sont comparées à des pâtes molles, des tentacules de poulpe, des algues visqueuses. Un critique du Figaro écrit que ces entrées « déshonorent les perspectives haussmanniennes ».

L’opposition ne vient pas que des journalistes. Les riverains des beaux quartiers se mobilisent. En 1904, l’édicule prévu devant l’Opéra Garnier est annulé sous la pression des habitants qui refusent cette « verrue végétale » devant le temple du classicisme architectural. La station Opéra n’aura jamais son entrée Guimard. À la place, on installe une simple balustrade en pierre — exactement le genre de design que Guimard avait été choisi pour éviter.
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Le rejet s’amplifie au fil des années. En 1913, la CMP décide d’arrêter de commander des édicules Guimard. Les nouvelles stations reçoivent des entrées en pierre ou en béton, sobres et anonymes. Guimard, blessé, quitte progressivement la scène architecturale parisienne. Il émigre à New York en 1938, où il meurt dans l’oubli en 1942. Sa femme, la peintre américaine Adeline Oppenheim, tente en vain de faire reconnaître son œuvre.
Pendant des décennies, les entrées Guimard sont considérées comme des reliques embarrassantes. Plusieurs sont démontées et détruites lors de modernisations. Sur les 167 entrées originales installées entre 1900 et 1913, il n’en reste aujourd’hui que 86. Les deux édicules fermés survivants — aux stations Abbesses et Porte Dauphine — sont classés monuments historiques, mais celui d’Abbesses n’est même pas à son emplacement d’origine : il a été déplacé depuis la station Hôtel de Ville en 1974.
Il a fallu attendre les années 1960 pour que le regard change complètement — et pas grâce aux Français.
Comment le monde entier a sauvé ce que Paris voulait jeter
En 1960, le Museum of Modern Art de New York fait une demande officielle à la RATP : récupérer une entrée Guimard complète pour l’exposer dans ses collections permanentes. La RATP, qui s’apprête justement à en démonter plusieurs, accepte. L’entrée de la station Bastille traverse l’Atlantique et s’installe dans le jardin du MoMA.
L’effet est immédiat. Le monde de l’art et du design redécouvre Guimard. Les entrées du métro parisien deviennent un cas d’étude dans les écoles d’architecture du monde entier. En France, la prise de conscience est plus lente, mais André Malraux, alors ministre de la Culture, lance les premières protections patrimoniales.

Aujourd’hui, des répliques d’entrées Guimard ornent des stations de métro à Montréal, Mexico, Lisbonne, Moscou et Chicago. La ville de Montréal a reçu la sienne en cadeau de la RATP en 1967, pour l’Expo universelle. Celle de Mexico date de 1997. À chaque fois, c’est le même paradoxe : des villes étrangères célèbrent un patrimoine que Paris a failli détruire.
La RATP elle-même a fini par comprendre la valeur de ces édicules. Depuis les années 2000, elle restaure méthodiquement les entrées survivantes. Le coût ? Environ 150 000 euros par entrée pour une restauration complète — un montant dérisoire comparé à la valeur touristique et symbolique de ces structures.
Et dans les autres capitales du monde ?
Chaque grande ville a développé son propre langage visuel pour les entrées de métro, et les différences en disent long sur chaque culture. À Moscou, les stations sont des palais souterrains en marbre, conçus sous Staline pour prouver la grandeur du régime soviétique. À Londres, le « roundel » — ce cercle rouge barré d’une bande bleue — a été dessiné en 1908 par le calligraphe Edward Johnston, dans une logique purement fonctionnelle : être lisible à distance depuis un bus.
À Stockholm, les stations sont taillées directement dans la roche et décorées par des artistes contemporains — on parle de « la plus longue galerie d’art du monde ». Le classement des plus belles capitales européennes place d’ailleurs régulièrement la capitale suédoise en tête pour son métro.
Mais aucun réseau au monde n’a un élément de design aussi immédiatement reconnaissable que les arches de Guimard. Une étude de l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR) publiée en 2019 montre que 73 % des touristes étrangers identifient spontanément Paris à partir d’une photo d’entrée Guimard — un score supérieur à celui de la tour Eiffel vue de loin sans contexte.
La prochaine fois que tu descendras dans le métro, jette un œil aux tiges de fonte qui t’entourent. Chaque courbe, chaque rivet, chaque lettre biscornue du mot « Métropolitain » est le vestige d’un pari fou qu’un architecte de 32 ans a gagné contre tout le monde — sauf contre son époque. Paris a mis un siècle à s’en rendre compte. New York, seulement soixante ans.