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Pourquoi les fontaines Wallace sont vertes et pas d’une autre couleur : la raison remonte à 1872

Publié par Killian le 15 Mai 2026 à 16:02

Tu les as croisées des dizaines de fois sans forcément les remarquer. Aux coins des boulevards, sur les places, le long des jardins : ces petites fontaines vert foncé en fonte, avec leurs quatre cariatides qui soutiennent un dôme. Paris en compte encore une centaine. Mais au fait, pourquoi sont-elles toutes peintes dans ce vert si particulier — et pas en bleu, en gris, ou en noir comme le reste du mobilier urbain ?

Un philanthrope anglais au secours d’un Paris assoiffé

Pour comprendre la couleur, il faut d’abord comprendre le contexte. En 1871, la France sort de la guerre franco-prussienne et de la Commune de Paris. La capitale est dévastée. Des milliers d’aqueducs et de canalisations ont été détruits pendant les combats. L’eau potable est devenue un luxe que les plus pauvres ne peuvent plus se payer.

Fontaine Wallace verte installée dans le Paris de 1872

C’est là qu’intervient Sir Richard Wallace, un richissime philanthrope britannique installé à Paris. Collectionneur d’art et héritier d’une fortune colossale, Wallace décide de financer de sa poche l’installation de fontaines d’eau potable gratuites dans toute la ville. Son objectif est double : offrir de l’eau aux Parisiens les plus démunis, et réduire l’alcoolisme qui ravage les quartiers populaires — car en l’absence d’eau propre, beaucoup se rabattent sur le vin, bien moins cher.

En 1872, les premières fontaines sont installées. Wallace en finance cinquante d’un coup. Le sculpteur Charles-Auguste Lebourg dessine le modèle que l’on connaît encore aujourd’hui : quatre cariatides représentant la Bonté, la Simplicité, la Charité et la Sobriété. Mais reste une question cruciale : de quelle couleur les peindre ?

Ce vert n’a pas été choisi au hasard

Wallace aurait pu choisir le noir, comme les réverbères et les grilles qui équipaient déjà les rues parisiennes sous Haussmann. Mais il opte pour un vert bronze très sombre, proche du vert anglais. Et ce choix n’est ni esthétique ni arbitraire : il répond à trois contraintes très concrètes.

Peinture verte appliquée sur une cariatide de fontaine Wallace

D’abord, le vert foncé imite la patine naturelle du bronze. Les fontaines sont en fonte — un matériau bien moins noble et beaucoup moins cher —, mais la couleur leur donne l’apparence d’un bronze ancien. Wallace, grand amateur d’art, voulait que ses fontaines aient l’allure de sculptures, pas de simples bornes utilitaires. Le vert leur confère une dignité visuelle que le gris ou le noir n’auraient jamais offerte.

Ensuite, ce vert spécifique se fond dans la végétation parisienne. Les plaques de rue bleues se détachent sur les façades claires ; les fontaines Wallace, elles, doivent s’intégrer aux allées bordées d’arbres, aux squares et aux jardins où elles sont souvent placées. Le vert foncé assure cette discrétion élégante.

Enfin — et c’est le détail que presque personne ne connaît —, la teinte exacte choisie par Wallace correspond au « vert wagon », une couleur très répandue dans l’Angleterre victorienne pour peindre les voitures à cheval, les portails de manoirs et le mobilier de jardin. Wallace, Britannique jusqu’au bout des ongles, a tout simplement importé à Paris une couleur typiquement anglaise. Ce même vert se retrouve d’ailleurs sur les cabines téléphoniques irlandaises et les bancs des parcs londoniens.

Un détail caché dans le dôme que personne ne remarque

La couleur n’est pas la seule particularité méconnue de ces fontaines. Si tu lèves les yeux la prochaine fois que tu en croises une, regarde le sommet du dôme : tu y verras de petits dauphins entrelacés, la queue en l’air. Ces dauphins ne sont pas décoratifs. Dans la symbolique classique, le dauphin représente le voyage maritime et l’eau vive. Wallace a voulu que chaque élément de la fontaine raconte la même histoire : celle de l’eau offerte.

Autre anecdote surprenante : les fontaines ont failli disparaître à plusieurs reprises. Dans les années 1950, la Ville de Paris envisage de les retirer, les jugeant obsolètes. En 1970, un rapport municipal propose de les remplacer par des bornes métalliques modernes. À chaque fois, la mobilisation des Parisiens sauve les cariatides de la casse. Elles sont finalement classées au patrimoine de la ville en 2019.

Et le vert, lui, n’a jamais changé. La teinte exacte est codifiée par la Mairie de Paris : RAL 6005, un « vert mousse » officiel que les équipes de maintenance appliquent lors de chaque restauration. Changer la couleur d’une fontaine Wallace serait aussi impensable que repeindre la tour Eiffel en bleu.

Et dans le reste du monde ?

Ce que peu de gens savent, c’est que les fontaines Wallace ne sont pas exclusivement parisiennes. On en trouve dans plus de 30 villes à travers le monde : Lisbonne, Barcelone, Montréal, Amman, Maputo au Mozambique, et même à Nantes, Bordeaux ou Toulouse en France.

Mais toutes ne sont pas vertes. À Barcelone, certaines sont peintes en bleu foncé pour s’harmoniser avec le mobilier urbain catalan. À Lisbonne, elles arborent parfois un gris argenté. Au Québec, la ville de Montréal a conservé le vert d’origine, par fidélité au modèle parisien — un choix revendiqué par les autorités municipales comme un hommage à la francophonie.

Le contraste le plus frappant reste celui avec les fontaines romaines. À Rome, les « nasoni » — ces petites bornes à bec — sont toujours en fonte brute, sans peinture, et leur patine rouillée fait partie de leur charme. Les Romains boivent l’eau directement au jet, en bouchant le bec avec le doigt pour créer un petit geyser. Rien à voir avec l’élégance victorienne de Wallace, qui tenait à ce que chaque détail soit soigné, jusqu’à la couleur de la peinture.

Un vert qui raconte 150 ans de Paris

Aujourd’hui, les fontaines Wallace coulent toujours — de mars à novembre, elles débitent de l’eau potable en continu, alimentées par le réseau municipal. Pendant les canicules, la Ville de Paris en active même certaines en hiver, chose impensable il y a vingt ans. Chaque fontaine distribue environ 120 litres par heure, gratuitement, à quiconque tend un gobelet ou une gourde.

Leur vert foncé est devenu, sans que personne ne s’en rende compte, l’une des couleurs les plus emblématiques du paysage parisien — au même titre que le gris zinc des toits ou le bleu des volets. Un vert importé d’Angleterre par un philanthrope qui voulait que les pauvres de Paris puissent boire sans payer. La prochaine fois que tu passeras devant l’une de ces cariatides, tu ne la regarderas plus tout à fait de la même façon.

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