La salle de bains française d’il y a 60 ans : le contraste avec celle de 2026 est vertigineux
En 1960, un foyer français sur trois ne disposait pas de salle de bains. Pas de douche, pas de baignoire, pas même d’eau chaude courante. Soixante ans plus tard, cette pièce est devenue un sanctuaire de bien-être avec douche à l’italienne, miroir connecté et carrelage grand format. Entre les deux, une révolution silencieuse a transformé l’intimité de millions de Français — et les raisons de ce basculement ne sont pas celles qu’on imagine.
Quand se laver était un événement hebdomadaire

Imagine une pièce de 3 m², coincée entre la cuisine et le couloir. Au sol, du linoléum ou du carrelage marron foncé posé à la va-vite. Au centre, une baignoire sabot en fonte émaillée, si courte qu’il fallait replier les genoux pour s’y asseoir. Sur le mur, un chauffe-eau à gaz Elm Leblanc dont la veilleuse vacillante terrorisait une bonne partie des familles.

Dans les années 1960, selon l’INSEE, seuls 29 % des logements français disposaient d’une baignoire ou d’une douche. Le reste de la population se lavait au lavabo, à la bassine ou au broc d’eau tiédie sur la cuisinière. La « toilette du chat », comme on l’appelait, concernait la majorité des Français — y compris dans les villes.
Le rituel du bain était réservé au samedi. Toute la famille utilisait la même eau, par ordre de priorité : le père d’abord, puis la mère, puis les enfants par âge décroissant. L’eau chaude coûtait cher, et la remplir deux fois relevait du luxe. Le savon de Marseille faisait office de shampoing, de gel douche et de produit ménager. Les maisons françaises de cette époque étaient conçues sans véritable pièce d’eau : on ajoutait la salle de bains après coup, dans un recoin disponible.
Le miroir au-dessus du lavabo était souvent le seul de la maison. L’étagère en verre accueillait un blaireau, un rasoir mécanique, un tube de dentifrice Émail Diamant et un flacon d’eau de Cologne. Pas de crème hydratante, pas de sérum, pas de diffuseur de parfum. La salle de bains n’était pas un lieu de confort — c’était un passage obligé, rapide et fonctionnel.
Les toilettes, elles, se trouvaient rarement dans la même pièce. Dans beaucoup d’immeubles parisiens, elles étaient encore sur le palier, partagées entre voisins. Le papier toilette industriel, rêche et grisâtre, ne deviendra un standard qu’à la fin des années 1960. Avant cela, le journal découpé faisait l’affaire. Mais le plus surprenant dans cette histoire, ce n’est pas à quel point la salle de bains d’hier était rudimentaire — c’est la vitesse à laquelle elle s’est métamorphosée.
Un temple de 9 m² où tout est pensé pour le confort
En 2026, la salle de bains moyenne d’un logement neuf en France fait 9 m². Elle est lumineuse, ventilée mécaniquement, chauffée par un sèche-serviettes électrique programmable. Le sol est en grès cérame imitation bois ou en béton ciré. Les couleurs dominantes : blanc, gris clair, noir mat. Le marron des années 60 a été banni comme un mauvais souvenir.

La baignoire sabot a cédé sa place à la douche à l’italienne, devenue le standard absolu. Selon une étude Houzz de 2024, 72 % des rénovations de salle de bains en France incluent une douche à l’italienne. La raison est double : gain de place et accessibilité. La paroi vitrée a remplacé le rideau de douche en plastique qui collait à la peau — un progrès que quiconque a connu l’ancien modèle salue sans réserve.
Sur le plan de vasque, un inventaire impensable il y a 60 ans : nettoyant visage, sérum à l’acide hyaluronique, crème SPF 50, huile pour barbe, brosse à dents électrique connectée, diffuseur de parfum d’ambiance. Le marché français des cosmétiques et soins d’hygiène pèse 16,4 milliards d’euros en 2024 selon la FEBEA. En 1960, il n’existait tout simplement pas en tant que catégorie économique distincte.
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Le miroir, lui, est parfois rétroéclairé, antibuée, voire équipé d’un écran intégré affichant la météo. Les écrans se sont infiltrés partout, jusque dans cette pièce autrefois dépourvue de la moindre prise électrique. Le WC suspendu avec douchette lavante, directement inspiré du modèle japonais, gagne du terrain : ses ventes ont progressé de 35 % en France entre 2020 et 2024 selon les données de la Fédération du sanitaire.
Dernier détail qui aurait sidéré un Français de 1960 : le chauffage au sol dans la salle de bains. Marcher pieds nus sur un carrelage tiède en plein hiver — un luxe que même les plus aisés ne connaissaient pas à l’époque. Mais cette transformation spectaculaire ne s’est pas faite toute seule. Deux bouleversements majeurs l’expliquent, et le premier n’a rien à voir avec le design.
La vraie raison de cette révolution tient en deux mots
Le premier mot : eau. En 1954, seulement 58 % des logements français étaient raccordés à l’eau courante. Sans eau courante, pas de salle de bains digne de ce nom. Le Plan Marshall, puis les grands programmes de modernisation des Trente Glorieuses, ont permis un rattrapage express. En 1975, le taux de raccordement atteignait 98 %. En vingt ans, la France est passée du broc d’eau au robinet thermostatique.

Le second mot : crédit. Avant 1966 et la loi Debré sur la réforme bancaire, obtenir un prêt immobilier relevait du parcours du combattant pour un ménage ouvrier. La démocratisation du crédit a permis l’accession à la propriété — et avec elle, la possibilité de rénover, d’agrandir, d’installer une vraie salle de bains. Les droits des locataires ont aussi évolué, imposant peu à peu des standards d’habitabilité aux propriétaires bailleurs.
La grande distribution a fait le reste. Dans les années 1970, les premières enseignes de bricolage — Castorama ouvre en 1969, Leroy Merlin se développe à la même époque — ont mis à portée de tous les matériaux nécessaires. Poser du carrelage, installer un meuble vasque, changer un mitigeur : des gestes autrefois réservés aux artisans sont devenus accessibles au bricoleur du dimanche. Les stations-service de l’époque vendaient déjà des accessoires auto en libre-service — le même principe s’est appliqué à la maison.
Puis est venue la vague du bien-être, importée des pays nordiques et du Japon dans les années 2000. La salle de bains n’était plus un espace utilitaire. Elle devenait un lieu de décompression, de soin de soi, presque de méditation. Les spas privatifs, les baignoires balnéo, les colonnes de douche multijet ont envahi les catalogues. Le budget moyen d’une rénovation de salle de bains en France atteint aujourd’hui 8 200 euros selon HomeServe — soit l’équivalent du prix d’une petite voiture neuve dans les années 1960.
Cette métamorphose dit quelque chose de profond sur notre rapport au corps et à l’intime. En 60 ans, se laver est passé d’une corvée collective et expéditive à un rituel individuel et quasi sacré. Les Français de 1960 auraient trouvé absurde l’idée de passer 45 minutes sous une douche pluie avec un podcast dans les oreilles. Et dans 30 ans, nos salles de bains actuelles paraîtront sans doute aussi désuètes que la baignoire sabot en fonte — c’est la seule certitude que l’histoire nous autorise.