Icône menu hamburger Icône loupe de recherche
  1. TDN >
  2. Science

Cette bactérie retrouvée dans la dent d’une momie de 700 ans réécrit l’histoire de la scarlatine

Publié par Gabrielle Nourry le 10 Mai 2026 à 19:20

En Bolivie, des chercheurs ont extrait une simple dent d’un crâne momifié vieux de sept siècles. Ce qu’ils y ont trouvé bouleverse ce que l’on croyait savoir sur l’une des maladies infectieuses les plus meurtrières de l’histoire, celle qui a tué des millions d’enfants avant l’ère des antibiotiques. Et surtout, elle innocente en partie les colons européens.

Crâne momifié avec une dent visible sur les hauts plateaux boliviens

Une dent, un crâne, et un secret enfoui depuis le XIIIe siècle

Tout commence dans les hauts plateaux boliviens, une région sèche et froide où les conditions climatiques conservent naturellement les tissus humains et l’ADN ancien. C’est là que l’Institut d’études sur les momies d’Eurac Research a examiné un crâne appartenant à une civilisation antérieure à l’Empire inca.

En analysant l’ADN microbien contenu dans une seule dent, les chercheurs ont identifié les traces de plusieurs bactéries. Parmi elles, une vieille connaissance : Streptococcus pyogenes, aussi appelée Strep A. C’est l’agent responsable de la scarlatine, une infection qui touche encore aujourd’hui principalement les enfants de moins de 10 ans.

La datation au carbone 14 a révélé que le jeune homme à qui appartenait cette dent a vécu entre 1283 et 1383 après J.-C., pendant ce que les archéologues appellent la Période Intermédiaire Tardive dans les Andes. Soit au moins un siècle avant l’arrivée de Christophe Colomb sur le continent américain.

Et c’est précisément ce détail qui fait trembler les manuels d’histoire. Car jusqu’ici, on pensait que cette bactérie avait voyagé dans les cales des navires européens.

Pourquoi les historiens se trompaient sur l’origine de la maladie

Pendant des décennies, le récit dominant était limpide : les Européens ont apporté la scarlatine — entre autres maladies — lorsqu’ils ont colonisé les Amériques à partir du XVe siècle. Ce schéma s’appliquait à la variole, à la rougeole, et on l’étendait naturellement au Strep A.

Scientifique examinant une dent ancienne en laboratoire de génétique

Sauf que cette dent bolivienne prouve le contraire. La bactérie circulait déjà parmi les populations indigènes d’Amérique du Sud bien avant la colonisation. Comme le précise l’Institut Eurac Research : « Cette découverte montre que la bactérie circulait déjà parmi les populations indigènes d’Amérique du Sud avant la colonisation européenne. »

C’est une première mondiale. Jamais auparavant des scientifiques n’avaient localisé de cas anciens du virus de la scarlatine à une telle échelle temporelle. Et surtout, jamais ils n’avaient pu reconstruire un génome complet du pathogène à partir de matériel aussi ancien. Cette prouesse technique ouvre la porte à une compréhension totalement nouvelle de l’évolution de Strep A.

On sait que d’autres momies ont livré des secrets fascinants ces dernières années. Mais celle-ci pourrait bien être la plus importante pour la médecine moderne.

Plus de 300 échantillons passés au crible

Guido Valverde, biochimiste bolivien à la tête du projet, ne cache pas son enthousiasme. « Nous avons prélevé un très grand nombre d’échantillons de cette collection remarquable », explique-t-il. « J’ai récemment revu mon fichier Excel : nous avons des échantillons de plus de 100 individus — plus de 300 échantillons au total. »

Le spectre analysé est vertigineux : dents, os, tissus mous, cheveux, coprolithes (excréments fossilisés), contenus stomacaux et intestinaux. L’objectif est d’extraire le maximum d’informations biologiques de cette collection unique au monde. Chaque fragment peut potentiellement réécrire un chapitre de l’histoire médicale.

À lire aussi

Cette approche multisource est cruciale. Car une seule dent, aussi parlante soit-elle, ne suffit pas à tirer des conclusions définitives. C’est la convergence de centaines d’échantillons qui permettra de comprendre comment Strep A a évolué, muté et voyagé à travers les siècles.

Et quand on sait que certaines découvertes historiques ont mis des décennies à être comprises, on mesure l’ampleur du travail qui attend ces chercheurs. Mais le plus troublant, c’est peut-être ce que cette bactérie fait encore aujourd’hui.

La scarlatine en 2025 : une maladie loin d’avoir disparu

Enfant fiévreux avec les joues rouges, symptôme de scarlatine

On pourrait croire que la scarlatine appartient au passé. Erreur. Elle reste une réalité médicale dans le monde entier. En France, des cas surviennent chaque année, principalement chez les enfants de moins de 10 ans, souvent après un simple mal de gorge.

Les premiers signes ressemblent à ceux de la grippe : fièvre élevée, maux de gorge, ganglions gonflés au niveau du cou. Puis, 12 à 48 heures plus tard, une éruption cutanée caractéristique apparaît. De petits boutons rosés, rapprochés les uns des autres, qui donnent à la peau une texture de papier de verre. L’éruption démarre sur la poitrine et le ventre avant de se propager.

Un autre signe distinctif : la langue se couvre d’un enduit blanc, qui finit par se détacher pour laisser apparaître une surface rouge vif parsemée de petits points, surnommée « langue framboisée ». Sur les peaux claires, l’éruption est rose ou rouge. Sur les peaux plus foncées, le changement de couleur est moins visible, mais la texture rugueuse reste perceptible au toucher.

Avant les années 1940, la scarlatine était l’une des principales causes de mortalité infantile. Les antibiotiques ont changé la donne, mais la bactérie n’a pas disparu. Elle a évolué. Et c’est précisément pour ça que comprendre son passé est si important pour anticiper son futur.

Ce que cette découverte change pour la médecine de demain

Reconstruire le génome ancien de Strep A, ce n’est pas juste un exploit de laboratoire. C’est une clé pour comprendre comment cette bactérie a muté au fil des siècles, quelles souches étaient les plus virulentes, et pourquoi certaines populations y étaient plus vulnérables que d’autres.

À une époque où l’inquiétude grandit autour des risques sanitaires insoupçonnés du quotidien, et où un seul navire de croisière a suffi à déclencher une alerte mondiale au Hantavirus, cette recherche prend une dimension particulière. Comprendre d’où viennent les pathogènes, c’est se donner les moyens de mieux les combattre.

Les travaux de Valverde et de son équipe ne font que commencer. Avec plus de 300 échantillons encore à analyser, chaque os, chaque cheveu, chaque fragment de tissu pourrait contenir la prochaine révélation. La dent d’un jeune homme mort il y a 700 ans dans les montagnes boliviennes vient de prouver une chose : les morts ont encore beaucoup à nous apprendre.

Et parfois, il suffit d’un sourire fossilisé pour réécrire l’histoire d’une maladie que l’on pensait connaître par cœur.

Rejoignez nos 875 726 abonnés en recevant notre newsletter gratuite

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *