Icône menu hamburger Icône loupe de recherche
  1. TDN >
  2. Science

Il se fait mordre 700 fois par des serpents venimeux : ses anticorps changent la médecine

Publié par Elsa Fanjul le 07 Avr 2026 à 15:03

Un mécanicien américain a passé dix-huit ans à se faire mordre et injecter du venin par les serpents les plus mortels de la planète. Mamba noir, cobra cracheur, vipère de la mort… Plus de 700 expositions au total. Le résultat ? Ses anticorps ont permis de concevoir le premier antivenin universel efficace contre 13 espèces. Voici son histoire complètement folle.

Publicité

Tim Friede, le mécanicien qui collectionnait les morsures

Homme tenant un serpent à tête cuivrée dans un atelier

Tim Friede n’est ni médecin, ni chercheur, ni biologiste. C’est un mécanicien du Wisconsin, passionné de reptiles. En 2001, après avoir acheté un serpent à tête cuivrée, il décide de tenter quelque chose que personne ne recommande : s’injecter du venin pour voir comment son corps réagit.

L’idée est simple, presque naïve : si on expose progressivement le système immunitaire à de petites doses de venin, il devrait finir par produire des anticorps capables de le neutraliser. Le même principe que la vaccination, mais appliqué de manière totalement artisanale. Et surtout, extrêmement dangereuse.

Publicité

Mais Tim ne s’arrête pas à une seule espèce. Au fil des années, il passe aux morsures directes. Mamba noir, taïpan côtier, cobra cracheur du Mozambique, vipère de la mort australienne… La liste ressemble au casting d’un film d’horreur. Sauf que lui, il survit. À chaque fois.

Plus de 700 expositions en dix-huit ans

Le chiffre donne le vertige : en 18 ans, Tim Friede s’est exposé plus de 700 fois à du venin de serpent. Parfois par injection contrôlée, parfois en se laissant mordre directement par des spécimens dont une seule morsure peut tuer un humain en quelques heures.

Pour mettre les choses en perspective, certains de ces serpents figurent parmi les animaux les plus venimeux au monde. Le taïpan côtier, par exemple, possède un venin capable de tuer un adulte en moins de 45 minutes sans traitement. Le mamba noir peut injecter suffisamment de neurotoxines pour terrasser dix personnes d’un seul coup.

Publicité

Tim a frôlé la mort à plusieurs reprises. Son corps a gonflé, ses membres se sont paralysés, il a été hospitalisé. Mais à chaque fois, il a repris ses injections. Une obsession que même ses proches avaient du mal à comprendre.

Centivax repère le potentiel de son sang

Mamba noir bouche ouverte montrant ses crochets venimeux

L’histoire aurait pu rester celle d’un excentrique jouant avec le feu. Mais la société de biotechnologie californienne Centivax a eu vent de son cas. Et ce qu’elle a découvert dans son sang était exactement ce que la science cherchait depuis des décennies.

À lire aussi

Publicité

Le fondateur de Centivax a approché Tim Friede et l’a intégré à l’entreprise en tant que directeur de l’herpétologie. Son sang a été analysé en profondeur par les chercheurs. Et c’est là que tout bascule : deux anticorps spécifiques ont été isolés dans son organisme.

Ces deux anticorps avaient une particularité rare : ils ne ciblaient pas le venin d’une seule espèce, comme c’est le cas des antivenins classiques. Ils semblaient capables de neutraliser les toxines de plusieurs familles de serpents à la fois. Un véritable graal pour la recherche médicale.

Un antivenin universel testé avec succès sur 13 espèces

Les chercheurs de Centivax ont combiné les deux anticorps extraits du sang de Tim avec un agent anti-inflammatoire appelé varespladib, connu pour bloquer certaines toxines de venin. Ce cocktail a ensuite été testé sur des souris exposées à des doses mortelles de venin.

Publicité

Les résultats ont été spectaculaires. Le mélange a complètement protégé les souris contre le venin de 13 espèces différentes de serpents. En prime, il a offert une protection partielle contre 6 espèces supplémentaires. Soit 19 espèces couvertes au total.

Publicité

Pour comprendre à quel point c’est révolutionnaire, il faut savoir que les antivenins traditionnels ne fonctionnent que contre une seule espèce ou une famille très proche. Concrètement, si vous êtes mordu par un serpent en Afrique et que l’hôpital n’a que l’antivenin d’une espèce asiatique, il ne vous servira à rien. Des situations dramatiques qui surviennent régulièrement, comme celle de cette fillette mordue par un serpent mortel alors que l’hôpital n’avait plus d’antivenin en stock.

Pourquoi c’est un tournant pour la médecine

Scientifique analysant des échantillons de sang en laboratoire

Chaque année, environ 5,4 millions de personnes sont mordues par des serpents dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la santé. Parmi elles, entre 81 000 et 138 000 en meurent. Et jusqu’à 400 000 survivants gardent des séquelles graves : amputations, insuffisances rénales, handicaps permanents.

Publicité

Le problème majeur ? Les antivenins actuels sont chers, compliqués à produire, difficiles à stocker (ils nécessitent souvent une chaîne du froid) et surtout spécifiques à une seule espèce. Dans les zones rurales d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud-Est, où les morsures sont les plus fréquentes, l’accès à l’antivenin adapté relève souvent du miracle logistique.

Un antivenin universel changerait radicalement la donne. Plus besoin d’identifier l’espèce responsable avant de traiter. Plus besoin de stocker des dizaines d’antivenins différents. Un seul produit, efficace contre la majorité des serpents mortels. C’est le même type de révolution que celle visée par les chercheurs qui travaillent sur des vaccins universels dans d’autres domaines médicaux.

À lire aussi

Un long chemin reste à parcourir

Avant de s’emballer, il faut rappeler que ces résultats ont été obtenus sur des souris. Pas sur des humains. Et entre une souris de laboratoire et un patient mordu en brousse, il y a un gouffre que la recherche met généralement plusieurs années à franchir.

Publicité

Les essais cliniques sur l’homme devront d’abord prouver l’innocuité du traitement, puis son efficacité réelle, avant d’envisager une mise sur le marché. Un processus qui peut prendre entre 5 et 10 ans dans le meilleur des cas.

Mais le signal est là. Et il est fort. Pour la première fois, un antivenin a montré une efficacité large spectre contre des espèces très différentes, grâce aux anticorps d’un seul homme qui a risqué sa vie pendant près de deux décennies.

Tim Friede, héros improbable de la science

L’histoire de Tim Friede est celle d’un type ordinaire qui a fait quelque chose d’extraordinairement risqué — et qui a fini par avoir raison. Sans diplôme en biologie, sans laboratoire, sans financement, il a accumulé dans son propre corps ce que des équipes de recherche du monde entier tentaient de produire artificiellement.

Publicité

Aujourd’hui directeur de l’herpétologie chez Centivax, il est passé du statut de « fou dangereux » à celui de contributeur clé d’une avancée médicale potentiellement historique. Son sang, forgé par 700 rencontres avec la mort, pourrait un jour sauver des dizaines de milliers de vies chaque année.

La science avance parfois grâce à des protocoles rigoureux et des budgets colossaux. Et parfois, elle avance grâce à un mécanicien du Wisconsin qui a décidé un jour de se faire mordre par un serpent. Juste pour voir.

Rejoignez nos 875 726 abonnés en recevant notre newsletter gratuite

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *