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« Je ne fais pas ça pour l’argent » : cet ex-employé de Grand Frais veut faire tomber le « système » de l’enseigne

Publié par Elsa Fanjul le 14 Avr 2026 à 10:25

Zakaria a 21 ans, étudie le droit à Lyon et ne réclame que 600 euros à Grand Frais. Mais derrière cette somme dérisoire, l’ancien employé du rayon fruits et légumes dénonce un montage organisationnel que plusieurs syndicats contestent déjà en justice. Son objectif affiché : exposer ce qu’il appelle le « système Grand Frais » devant les prud’hommes.

Un job étudiant qui vire au cauchemar

En février 2023, Zakaria décroche un contrat de 10 heures par semaine au magasin Grand Frais de Viriat, dans l’Ain, au nord de Lyon. Il a 18 ans, il cherche un simple job du samedi pour financer ses études. Pendant un an et demi, il travaille au rayon fruits et légumes, un poste physique où il découvre peu à peu les rouages internes de l’enseigne.

Jeune homme devant un rayon fruits et légumes Grand Frais

Ce qu’il observe au quotidien finit par le pousser à démissionner. Comme il l’a confié au Progrès le 13 avril 2026, l’étudiant en droit inscrit à l’Université Lyon 3-Jean-Moulin décide alors de ne pas en rester là. Il attaque son ancien employeur devant le conseil de prud’hommes pour « harcèlement moral ».

Il évoque notamment des propos inconvenants que trois supérieurs hiérarchiques auraient tenus à son égard, y compris sur le groupe WhatsApp privé des employés. Un « harcèlement banalisé », selon ses termes, qui aurait directement provoqué sa démission. Mais ce n’est pas cette seule expérience personnelle qui motive sa démarche — c’est surtout l’architecture juridique dans laquelle elle s’inscrit.

Le montage que les salariés ne voient pas

Voici le détail qui change tout dans cette affaire. Zakaria n’était pas, techniquement, salarié de Grand Frais. Son contrat de travail était rattaché à une société baptisée « Les Jardins de Viriat ». Cette structure est une filiale de ProSol, la holding qui gère l’ensemble des rayons fruits et légumes de tous les magasins Grand Frais en France.

Concrètement, chaque rayon du magasin — boucherie, crémerie, poissonnerie, fruits et légumes — fonctionne comme une société indépendante. L’enseigne que les clients voient est la même, le magasin est le même, mais juridiquement, les employés sont éparpillés dans des entités distinctes. Et c’est précisément là que réside le problème soulevé par Zakaria.

Document de structure juridique et Code du travail français

Car le Code du travail impose la mise en place d’un comité social et économique (CSE) et l’élection de représentants du personnel dans les entreprises de plus de 11 salariés. Quand chaque rayon est isolé dans une société qui compte moins de 11 employés, cette obligation disparaît. Plus de CSE, plus de délégués du personnel, plus d’interlocuteur entre les salariés et la direction.

L’étudiant en droit résume la situation d’une phrase : cette organisation « ouvre la porte à tous les excès en termes de management toxique ». Des salariés qui n’ont aucun recours interne face à leur hiérarchie, aucune instance pour relayer leurs plaintes, aucun contre-pouvoir structurel.

Grand Frais n’est pas seul dans le viseur

La démarche de Zakaria n’arrive pas dans un vide juridique. Le syndicat Sud-Solidaires a déjà attaqué ce montage organisationnel devant le tribunal judiciaire de Lyon en janvier 2023, soit au moment même où le jeune homme débutait son contrat à Viriat. Le procédé du groupement d’intérêt économique (GIE) utilisé par Grand Frais est un sujet qui dépasse largement le cas d’un seul magasin de l’Ain.

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En structurant son réseau de cette manière, l’enseigne — l’une des préférées des Français pour ses produits frais — reproduit le même schéma dans l’ensemble de ses points de vente. Chaque magasin fonctionne avec plusieurs sociétés indépendantes, chacune restant sous le seuil fatidique des 11 salariés. Un cas qui rappelle d’autres situations où la justice a dû trancher sur les limites des pratiques patronales.

Ce type de montage n’est d’ailleurs pas propre à la grande distribution alimentaire. D’autres enseignes ont recours à des architectures similaires dans différents secteurs, mais rares sont les salariés qui prennent le temps — et le risque — de les contester individuellement devant un tribunal. Ce qui rend la démarche de cet étudiant en droit particulièrement inhabituelle.

600 euros : un symbole, pas un objectif

Le montant réclamé par Zakaria interpelle autant que le reste de l’affaire. 600 euros de dédommagement. Pour un dossier de harcèlement moral porté aux prud’hommes, la somme est dérisoire. Et c’est parfaitement assumé.

« Je ne fais pas ça pour l’argent, j’entends seulement dénoncer cette organisation et ces pratiques qui laissent les salariés livrés à eux-mêmes et sans défense face à leur hiérarchie », affirme-t-il. À 21 ans, l’étudiant semble miser davantage sur la visibilité médiatique et juridique de son combat que sur une indemnisation financière. Connaître ses droits en tant que salarié est d’ailleurs un sujet qui concerne des millions de travailleurs en France.

Étudiant en droit devant le conseil de prud'hommes de Lyon

L’affaire a été mise en délibéré au 11 septembre 2026. D’ici là, le jeune homme aura peut-être obtenu son diplôme de droit — une ironie que l’enseigne appréciera modérément. Car si le tribunal lui donne raison, même partiellement, la jurisprudence pourrait servir de levier à d’autres salariés confrontés aux mêmes conditions dans les quelque 300 magasins du réseau.

Ce que cette affaire dit du travail étudiant en France

Au-delà du cas Grand Frais, l’histoire de Zakaria met en lumière une réalité que connaissent des centaines de milliers d’étudiants français. Les jobs à temps partiel — 10 heures par semaine, le samedi — offrent rarement un cadre protecteur. Les contrats sont précaires, les volumes horaires trop faibles pour justifier une mobilisation syndicale, et les étudiants eux-mêmes ignorent souvent ce que leur employeur a le droit — ou non — de leur imposer.

Le fait que Zakaria soit justement étudiant en droit n’est pas anodin. Sans ses connaissances juridiques, il n’aurait probablement jamais identifié le montage derrière son contrat de travail. Combien d’autres employés de Grand Frais, sans formation juridique, travaillent dans les mêmes conditions sans même savoir qu’ils n’ont aucune protection collective ?

La réponse à cette question pourrait bien dépendre de ce que décidera le conseil de prud’hommes en septembre. En attendant, un étudiant de 21 ans a réussi ce que peu de salariés osent : mettre un nom sur un système, et le porter devant un juge. Avec 600 euros en jeu — et peut-être beaucoup plus en conséquences.

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