Icône menu hamburger Icône loupe de recherche
  1. TDN >
  2. Voyage

Ce lac turquoise de Savoie cache un village englouti depuis plus de 60 ans sous 130 mètres d’eau

Publié par Ambre Détoit le 02 Mai 2026 à 13:00

En plein cœur du massif du Beaufortain, un lac d’altitude aux reflets turquoise attire chaque été des randonneurs émerveillés. Personne ou presque ne se doute qu’à 130 mètres sous cette surface paisible dorment les restes d’un hameau savoyard, englouti il y a plus de soixante ans. Maisons, granges, chemins, alpages : tout a été noyé le jour où le barrage a été mis en eau. Voici l’histoire du lac de Roselend, un des rares endroits en France où l’on marche littéralement au-dessus d’un village fantôme.

Vue aérienne du lac de Roselend en Savoie

Un décor de carte postale qui ne dit pas tout

Chapelle Sainte-Marie-Madeleine au bord du lac de Roselend

Le lac de Roselend se niche à environ 1 600 mètres d’altitude, entre Beaufort et les grands cols du Beaufortain. Long de 3,5 kilomètres, il couvre près de 320 hectares et s’étend au milieu de sommets et d’alpages verdoyants. Pour y accéder, il faut remonter depuis Albertville par une route de montagne sinueuse, sans péages ni grands parkings. L’ambiance sur place est calme, presque contemplative — loin des foules touristiques.

Tout, dans ce paysage, pousse à croire que ce lac a toujours été là. La végétation a repris ses droits sur les rives, les troupeaux paissent à quelques mètres de l’eau, et la couleur turquoise du lac rivalise avec certains sites littoraux menacés par la montée des eaux. Sauf que ce décor idyllique n’a rien de naturel. Derrière la beauté du paysage se cache un barrage construit à partir de 1955, destiné à la production hydroélectrique. Et ce barrage a exigé un sacrifice que peu de visiteurs soupçonnent.

Le 6 mai 1960, un hameau entier disparaît sous les eaux

La date est gravée dans la mémoire locale. Le 6 mai 1960, les vannes du barrage sont fermées et l’eau commence à monter, lentement mais inexorablement. Le hameau de Roselend, un petit village d’alpage niché dans la vallée, est progressivement recouvert. Avec lui, 15 des 54 alpages de la vallée sont engloutis.

Ancien hameau alpin en pierre avant la submersion

Maisons en pierre, granges centenaires, chemins de terre battue : tout repose aujourd’hui à environ 130 mètres sous la surface du lac. Le village a donné son nom au lac qui l’a avalé, un détail qui ajoute une dimension presque cruelle à l’histoire. Le hameau de Roselend est souvent décrit comme l’un des rares cas de village alpin noyé en entier en France — un témoignage brutal de l’ère des grands barrages.

Les anciens du Beaufortain racontent qu’autrefois, lors des étés très secs, on pouvait encore apercevoir le sommet du clocher de l’église émerger de la surface. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le village est bel et bien scellé sous des dizaines de mètres d’eau, invisible aux yeux de ceux qui pique-niquent tranquillement sur les rives. Mais un élément a échappé à la submersion, et il raconte à lui seul toute cette histoire.

La chapelle rescapée, démontée pierre par pierre

Seule la chapelle Sainte-Marie-Madeleine a survécu — mais pas sans effort. L’édifice roman d’origine, attesté dès le XIIIe siècle au cœur du hameau, a été entièrement démonté pierre par pierre avant la montée des eaux. Chaque bloc, chaque élément a été numéroté, transporté, puis une nouvelle chapelle a été reconstruite en 1962, quelques mètres plus haut, au bord du lac.

Signée de l’architecte Maurice Novarina, cette chapelle reconstruite réemploie les matériaux de l’ancien sanctuaire médiéval. Elle abrite également des vitraux contemporains réalisés par Arcabas, artiste reconnu pour ses œuvres dans les édifices religieux alpins. Le résultat est saisissant : un bâtiment qui mêle la pierre brute du Moyen Âge à l’art sacré du XXe siècle.

Voir cette publication sur Instagram

Depuis le parvis de cette chapelle, le panorama est à couper le souffle. On domine directement l’emplacement supposé du village enfoui. Si vous vous tenez là, face au lac, vous regardez littéralement l’endroit où des familles vivaient, travaillaient et faisaient paître leurs bêtes il y a à peine deux générations. C’est probablement le point de vue le plus chargé d’émotion de tout le Beaufortain. Et le meilleur moyen de s’en imprégner, c’est de chausser ses bottines.

15 kilomètres au-dessus d’un monde disparu

Pour approcher ce passé invisible, la meilleure option reste la randonnée. Le tour complet du lac forme une boucle d’environ 15 kilomètres, accessible aux marcheurs en bonne condition physique. L’itinéraire permet de passer au-dessus de la zone noyée tout en profitant de points de vue exceptionnels : le col du Pré, la Roche Parstire ou encore le Cormet de Roselend, un col mythique des cyclistes du Tour de France.

Chaque virage du sentier offre une perspective différente sur le lac. Par endroits, la couleur de l’eau vire du bleu profond au vert émeraude selon l’heure et l’ensoleillement. C’est le genre de randonnée où l’on s’arrête toutes les dix minutes pour prendre une photo — et où l’on se dit qu’on marche sur un morceau d’histoire que la nature a presque totalement effacé.

Attention toutefois : la route d’accès est souvent fermée en hiver, parfois jusqu’à fin mai selon l’enneigement. Sur place, il faut rester sur les sentiers balisés, respecter les troupeaux en alpage et surtout garder en tête que la baignade est strictement interdite dans ce lac de barrage. L’eau reste froide, les courants imprévisibles, et les berges parfois abruptes.

Pourquoi ce lac fascine autant, 65 ans après

L’histoire du lac de Roselend touche quelque chose de profond. C’est l’idée qu’un lieu peut disparaître complètement — effacé des cartes, recouvert par l’eau, oublié par tous sauf par ceux qui y ont vécu. En France, on connaît les villages fantômes abandonnés après les guerres ou l’exode rural. Mais un hameau noyé volontairement, englouti sous un lac artificiel au nom du progrès, c’est une autre forme de disparition.

Les descendants des familles déplacées entretiennent encore la mémoire du lieu. Des associations locales organisent ponctuellement des expositions de photos anciennes montrant le hameau avant la submersion. Sur ces clichés en noir et blanc, on voit des maisons trapues aux toits de lauze, des chemins bordés de murets, des vaches en alpage — un monde qui semble à des siècles de distance, alors qu’il n’a que 65 ans.

Ce qui rend le lac de Roselend unique, c’est ce contraste permanent entre la beauté brute du paysage et la violence silencieuse de ce qu’il dissimule. On peut y passer une journée entière sans jamais penser au village englouti. Ou on peut s’asseoir sur le parvis de la chapelle Sainte-Marie-Madeleine, regarder l’eau turquoise en contrebas, et se demander à quoi ressemblait la vie ici quand la vallée n’était pas encore un lac. Dans les deux cas, l’endroit ne laisse personne indifférent.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *