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Elle « libère » un crustacé en le jetant dans la mer — son compagnon meurt de solitude

Publié par Elsa Fanjul le 19 Avr 2026 à 11:25

Ronnie et Reggie vivaient paisiblement dans l’aquarium d’un restaurant gastronomique de Weymouth, dans le sud de l’Angleterre. Deux écrevisses méditerranéennes, pêchées par hasard dans la Manche et offertes à l’établissement pour le plaisir des familles. Aucune des deux n’était destinée à finir dans une assiette. Jusqu’au soir où une militante autoproclamée défenseure des animaux a décidé de « sauver » l’une d’elles — en la tuant probablement sur le coup. Et en condamnant l’autre à une mort lente.

Une intrusion filmée par les caméras

Le 10 avril 2024, vers 21 heures, Emma Smart, 47 ans, biologiste marine de formation et militante écologiste, rôde devant le restaurant Catch at the Old Fish Market, un établissement référencé au Michelin Guide situé sur le port de Weymouth, dans le Dorset. Elle a l’œil rivé sur le tank d’eau chaude installé en vitrine, où nagent les deux crustacés.

Quand une serveuse ouvre la porte pour laisser sortir deux clients, Smart se rue à l’intérieur. « Je prends le homard, il doit être libre », lance-t-elle à l’employée qui tente de la repousser. Les images de vidéosurveillance montrent une lutte brève : la serveuse se place entre l’intruse et le tank, bras levés. Mais Smart, portant un pull arc-en-ciel, la repousse du bras droit, plonge la main gauche dans l’aquarium et s’empare de l’un des deux animaux.

Quelques secondes plus tard, elle est dehors. Ce qui se passe ensuite ressemble à tout sauf à une « libération ». Sean Cooper, le propriétaire du restaurant, décrit la scène avec amertume : « Elle l’a lancé par-dessus le muret dans le port, comme un lancer de cricket. Il n’y a eu aucun geste doux, aucune mise à l’eau délicate. Elle l’a jeté avec une force considérable. » L’animal, qui vivait dans un tank chauffé, a été confronté à un choc thermique brutal en touchant les eaux froides du port. Selon Cooper, ce choc a très probablement suffi à le tuer instantanément.

Des animaux de compagnie, pas des plats du jour

Contrairement à ce que Smart a cru — ou voulu croire —, ni Ronnie ni Reggie n’étaient destinés à la consommation. Sean Cooper, qui a ouvert le restaurant en 2021, explique qu’il s’agissait en réalité d’écrevisses, une espèce habituellement présente dans les eaux plus chaudes de la Méditerranée. Un pêcheur local les avait capturées par hasard dans la Manche et les avait offertes à l’établissement.

Restaurant Catch at the Old Fish Market à Weymouth

Le restaurateur les gardait dans un aquarium d’eau chaude à l’entrée du restaurant, visible depuis la rue, à des fins pédagogiques. « L’idée, c’est d’attirer les familles dans une poissonnerie et de leur donner un point d’intérêt pour apprendre », précise-t-il. Les deux crustacés vivaient ensemble depuis deux ans et demi. Ironie cruelle : l’établissement est reconnu par la Sustainable Restaurant Association comme le restaurant le plus engagé au monde pour l’approvisionnement durable en poissons et fruits de mer.

« Les valeurs qu’elle prétend défendre sont, en grande partie, celles que nous incarnons au quotidien, soupire Cooper. Sa campagne contre nous est aussi malavisée que destructrice. » Mais la mort de Ronnie — ou Reggie, le propriétaire ne précise pas lequel a été volé — n’est pas la fin de l’histoire.

Celui qui est resté n’a pas survécu non plus

Peu de temps après l’incident, le deuxième crustacé est mort à son tour dans le tank. Cooper ne peut pas l’affirmer avec certitude, mais il pose la question qui hante cette affaire : « L’autre écrevisse est morte relativement vite après. Je ne sais pas si la perte de son compagnon a eu un impact là-dessus. »

La question n’est pas absurde. Plusieurs études en biologie marine ont documenté des comportements sociaux chez les crustacés, notamment la reconnaissance individuelle entre congénères et des formes de stress mesurables lors de séparations. Sans parler du fait que ces deux animaux partageaient le même environnement clos depuis plus de deux ans. Ce qui devait être un acte de « libération » a donc entraîné la mort des deux créatures que la militante prétendait protéger. Des histoires d’animaux aux comportements surprenants circulent souvent, mais celle-ci a un goût particulièrement amer.

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Un casier militant bien rempli

Emma Smart n’en était pas à son coup d’essai. En 2022, la police avait déjà été appelée au même restaurant lorsqu’elle avait tenté de forcer l’entrée pour parler à Sir David Attenborough, le célèbre naturaliste britannique, qui dînait sur place après un tournage. Elle voulait lui demander de soutenir publiquement des activistes climatiques emprisonnés. Elle avait refusé de partir quand on le lui avait demandé.

Deux écrevisses dans un aquarium d'eau chaude

Résidente du Pays de Galles, Smart semble avoir fait du restaurant de Weymouth sa cible récurrente. Pourtant, elle est elle-même biologiste marine — ce qui rend son geste d’autant plus difficile à comprendre pour Cooper, qui la qualifie d’« ignorante ». Lancer un animal d’eau chaude dans un port froid en plein mois d’avril, pour quelqu’un censé connaître la biologie des espèces marines, relève au mieux de l’impulsivité, au pire de la négligence grave.

Une justice qui passe mal

Initialement, Emma Smart avait été inculpée de trois chefs d’accusation : souffrance infligée à un animal protégé, vol et agression. Mais lors de son passage devant la Bournemouth Crown Court, elle a été autorisée à plaider coupable pour un chef mineur : dommage criminel. Les deux autres charges ont été abandonnées, sans que le propriétaire du restaurant n’ait eu son mot à dire.

Le verdict : huit mois de mise à l’épreuve conditionnelle et une ordonnance restrictive de trois ans lui interdisant de s’approcher à moins de dix mètres du restaurant. « Les preuves vidéo étaient sans ambiguïté, la déclaration de la victime était convaincante, et le CPS [procureur] n’avait eu aucune hésitation à autoriser les poursuites, s’indigne Cooper. Voir ces charges abandonnées au profit d’un aveu mineur est très difficile à accepter. »

Le restaurateur affirme qu’une réunion avec la police avait été organisée pour discuter du changement de charges — elle n’a jamais eu lieu. « Aucun contact n’a été établi. La prochaine chose que nous avons apprise, c’est que le verdict était rapporté dans la presse. » Des procédures qui laissent un goût d’injustice, selon lui.

« C’était profondément malavisé »

La juge Susan Evans, tout en prononçant la sentence légère, n’a pas mâché ses mots. « Le homard n’était pas là pour être consommé. Il était là à des fins éducatives. Vous étiez déterminée à le prendre et vous l’avez placé dans le port. C’était profondément malavisé. Ce n’était pas une bonne chose pour l’animal, et nous ne savons même pas s’il a survécu. »

L’avocate de Smart, Kitan Ososami, a plaidé l’impulsivité. « Elle a agi sur un coup de tête. Elle se soucie profondément des animaux et du bien-être marin, et c’est ce qui l’a poussée à commettre cette infraction. » Un argument qui passe difficilement quand on sait que la militante rôdait devant le restaurant depuis un moment avant de passer à l’acte, caméras à l’appui.

Reste l’image finale de cette affaire : deux écrevisses méditerranéennes, échouées par le hasard de la pêche dans un aquarium anglais, vivantes et en sécurité depuis deux ans et demi. Une femme persuadée de faire le bien. Et au bout du compte, deux animaux morts — l’un du choc, l’autre peut-être de l’absence. Comme le résume Sean Cooper : « La tragédie de toute cette histoire, c’est que l’animal sera mort à la seconde où il a touché l’eau. »

Tribunal de Bournemouth où la militante a été jugée

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