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Pourquoi une cartouche d’encre HP coûte plus cher au litre que le champagne Dom Pérignon

Publié par Mathieu le 21 Mai 2026 à 14:02

35 € pour une cartouche d’encre noire. 55 € pour le pack couleur. Tu changes tes cartouches trois ou quatre fois par an, et au bout du compte, tu as dépensé plus en encre qu’en imprimante. Le plus troublant, c’est que le liquide à l’intérieur de ce petit boîtier en plastique vaut, au litre, entre 2 000 et 8 000 €. C’est plus cher que le champagne Dom Pérignon, plus cher que le parfum Chanel N°5, et même plus cher que le sang humain. Comment en est-on arrivé là ?

Ce que contient vraiment une cartouche à 35 €

Prenons une cartouche HP 305 noire, l’une des plus vendues en France. Elle est affichée à environ 15 € en entrée de gamme et jusqu’à 35 € pour la version XL. À l’intérieur : entre 2 et 3,5 ml d’encre, selon le modèle. C’est à peine une demi-cuillère à café.

Main tenant une cartouche d'encre HP avec une goutte d'encre

Le coût de fabrication de cette encre ? Selon des analyses industrielles relayées par Consumer Reports, la matière première — pigments, solvants, additifs — revient à moins de 0,50 € par cartouche. Le boîtier en plastique et la tête d’impression intégrée ajoutent entre 1 et 2 €. Au total, les composants physiques d’une cartouche HP standard coûtent rarement plus de 3 €.

Si tu fais le calcul au litre, c’est vertigineux. Une cartouche HP 305XL contient 4 ml d’encre noire pour environ 20 €. Ça donne 5 000 € le litre. À titre de comparaison, un litre de whisky premium tourne autour de 40 €, et le litre de sang humain — produit biologique complexe — est estimé à environ 1 500 € sur le marché médical.

Alors où passent les 32 € restants ? La réponse n’a rien à voir avec la chimie de l’encre. Elle tient dans un modèle économique vieux de plus d’un siècle, et HP l’a poussé à un niveau que personne n’avait imaginé.

Le piège que Gillette a inventé et que HP a perfectionné

En 1901, King Camp Gillette dépose le brevet de son rasoir à lames jetables. L’idée est simple : vendre le manche à prix coûtant, puis encaisser les marges sur les lames que le client rachète à vie. Ce modèle porte un nom : le « razor and blades model ». HP l’a adopté dès les années 1980, et ne l’a jamais lâché.

Personne frustrée devant son imprimante jet d'encre en panne

Concrètement, HP vend certaines de ses imprimantes jet d’encre à perte. Une HP DeskJet à 49 € en grande surface coûte entre 80 et 120 € à produire, transporter et distribuer, selon les estimations de l’analyste Ben Bajarin (Creative Strategies). La perte est délibérée. Chaque imprimante vendue est un client captif qui achètera des cartouches pendant trois à cinq ans.

Les chiffres financiers de HP Inc. confirment cette réalité. En 2023, la division « Supplies » (consommables d’impression) représentait plus de 60 % de la marge opérationnelle de la branche impression, alors qu’elle ne pesait qu’un tiers du chiffre d’affaires. Autrement dit, les cartouches sont le vrai produit — l’imprimante n’est que l’appât.

Pour verrouiller ce système, HP a déployé un arsenal technologique redoutable. Puces électroniques intégrées aux cartouches, mises à jour firmware qui bloquent les cartouches compatibles tierces, et même un programme d’abonnement — HP Instant Ink — qui surveille ton niveau d’encre à distance. En 2023, HP a fait l’objet d’un recours collectif aux États-Unis après qu’une mise à jour a rendu inutilisables des millions de cartouches non officielles du jour au lendemain.

Mais HP n’est pas le seul à jouer ce jeu. Et la comparaison avec un concurrent direct révèle à quel point le système est artificiel.

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Epson EcoTank : la preuve que l’encre n’a jamais été chère

En 2015, Epson lance la gamme EcoTank. Le principe : au lieu de cartouches à puce, l’imprimante embarque des réservoirs rechargeables. Tu achètes des flacons d’encre à visser, sans électronique intégrée. L’imprimante coûte plus cher à l’achat — entre 200 et 350 € — mais chaque flacon de recharge contient l’équivalent de 50 à 70 cartouches classiques.

Le prix d’un flacon Epson EcoTank noir de 70 ml ? Environ 10 €. Soit 143 € le litre, contre 5 000 € le litre chez HP. Un rapport de 1 à 35. Pour un résultat d’impression comparable.

Le calcul sur trois ans est brutal. Un foyer qui imprime 200 pages par mois dépense environ 350 € en cartouches HP sur cette période, contre 30 à 40 € en flacons EcoTank. Même en intégrant le surcoût de l’imprimante Epson, l’économie dépasse les 400 € sur la durée de vie de l’appareil. Le vrai coût des cartouches n’est pas un secret de fabrication — c’est un choix de modèle économique.

Et Epson n’a pas fait faillite. Au contraire : la gamme EcoTank est devenue leur best-seller mondial, preuve que le modèle « imprimante chère, encre pas chère » fonctionne aussi. HP le sait, et a fini par lancer sa propre gamme à réservoirs — les HP Smart Tank — en avouant à demi-mot que le système de cartouches à puce n’avait rien d’une fatalité technique.

Le vrai prix que tu paies sans le savoir

Au-delà du coût brut, le système des cartouches HP crée un gaspillage massif. Selon une étude de TonersWorld, une cartouche est déclarée « vide » par l’imprimante alors qu’elle contient encore 8 à 40 % d’encre utilisable. La puce embarquée bloque l’impression à un seuil prédéfini, pas quand l’encre est réellement épuisée.

Multiplie ça par les 500 millions de cartouches jetées chaque année dans le monde — dont 97 % finissent en décharge ou incinérées selon le groupe Recycler — et tu comprends l’ampleur du problème. Chaque cartouche met entre 400 et 1 000 ans à se décomposer. Le plastique, la puce, les résidus d’encre : tout part à la poubelle, alors qu’un flacon de parfum à 100 € contient au moins un contenant réutilisable.

Le marché des cartouches compatibles et reconditionnées — qui casse les prix de 50 à 70 % — représente aujourd’hui 25 % du marché mondial. Mais HP investit chaque année des dizaines de millions de dollars pour le combattre, en mettant à jour le firmware de ses imprimantes afin de rejeter ces cartouches alternatives. En Europe, plusieurs plaintes antitrust sont en cours pour déterminer si cette pratique constitue un abus de position dominante.

La prochaine fois que tu changes ta cartouche, souviens-toi de ce chiffre : 0,50 € d’encre dans un boîtier à 35 €. Tu ne paies pas un produit. Tu paies le droit d’utiliser une machine que tu as déjà achetée. Et ça, maintenant, tu le sais.

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