Incendie criminel à Décines : « Mes enfants ont vu un corps, ils refont pipi au lit »
Trois morts, quatorze blessés, 85 pompiers mobilisés. Ce lundi matin, un incendie a ravagé un immeuble rue Sully à Décines-Charpieu, dans la banlieue est de Lyon. Le parquet penche vers un acte criminel, probablement lié au narcotrafic. Mais au-delà des chiffres, c’est le témoignage d’une mère de famille qui glace. Ses enfants de 10 ans ont croisé un corps en allant à l’école.

« Ils ont vu un corps allongé par terre »
Quand elle raconte sa matinée, cette habitante de Décines ne retient pas sa colère. En emmenant ses enfants à l’école, à pied, ils sont tombés sur la scène. « C’est très grave. Mes enfants ont vu un corps allongé par terre. Celui qui s’est jeté par la fenêtre. Ils ont 10 ans. C’est traumatisant. »
Pas le temps de détourner le regard, pas de périmètre de sécurité assez large pour les protéger de ça. Dix ans, et déjà confrontés à la mort violente au bout de leur rue. Le genre de scène qui ne s’efface pas.
Ce n’est pas un événement isolé dans ce quartier. La riveraine le répète : « C’est tous les jours comme ça. C’est un petit quartier, on se connaît tous. Mais là, ça devient invivable, c’est insupportable. » Le mot « invivable » revient comme un leitmotiv. Ce quartier de la rue Sully, à Décines, est identifié depuis des années comme un point chaud du narcotrafic dans l’agglomération lyonnaise.
Des nuits rythmées par les tirs
Pour appuyer ses propos, l’habitante a fait écouter aux journalistes d’actu Lyon une vidéo captée depuis chez elle. On y entend des détonations. « Des bruits comme ça à 4h30 du matin, est-ce normal ? » demande-t-elle, rhétoriquement.

Ce n’est pas la première fois. Ni la deuxième. « Celui qui dit que ça se passait bien avant ça, ce n’est pas vrai. Plusieurs fois, on a failli se faire tirer dessus, en 2019, en 2020… Avant ça, il y a eu des échanges de tirs pendant que les enfants jouaient au parc. Ça fait des années que ça dure. »
Des années de coups de feu, de deal visible, de peur sourde. La situation rappelle celle de Vénissieux, où La Poste avait suspendu les tournées dans certaines rues à cause des fusillades. À Décines, personne n’a suspendu quoi que ce soit. La vie a continué, sous tension permanente.
Mais ce lundi, la tension a explosé. Et les conséquences dépassent les trois victimes de l’incendie.
« Mes gosses se sont remis à faire pipi au lit »
Ce qui frappe dans ce témoignage, c’est la dimension invisible du drame. Au-delà des morts, des blessés, des flammes : il y a les enfants du quartier. Ceux qui grandissent au milieu de tout ça.
« Mes gosses se sont remis à faire pipi au lit par peur », confie cette mère. Une phrase simple, crue, qui dit tout. L’énurésie de stress chez un enfant de 10 ans, c’est un signal d’alerte que les pédopsychiatres connaissent bien. Un indicateur de traumatisme qui s’installe.
La Décinoise ne parle pas seulement pour elle. Elle parle pour une génération d’enfants qui, dans certains quartiers, intègrent la violence armée comme une donnée normale de leur environnement. « C’est notre sécurité avant tout et celle de nos enfants. Puis, il ne faut pas qu’ils se disent que c’est normal, d’incendier des appartements, de vendre de la drogue. On est en train de subir la merde des gens. »
Le même type de traumatisme avait été signalé après la mort d’un garçon de 13 ans par balles à Villefranche-sur-Saône. Les enfants du quartier avaient entendu les détonations depuis chez eux. Mais entre entendre et voir un corps au sol en allant à l’école, il y a un gouffre.
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85 pompiers, 34 engins : l’ampleur de l’intervention
L’incendie s’est déclaré tôt ce lundi matin dans un immeuble de la rue Sully. En quelques minutes, les flammes ont piégé les habitants. Trois personnes sont décédées. Quatorze autres ont été transportées à l’hôpital, à des degrés de gravité divers.

Pour faire face, le SDIS du Rhône a déployé des moyens considérables : 85 sapeurs-pompiers et 34 engins. Un dispositif qui donne la mesure de la violence du sinistre. L’une des victimes s’est défenestrée pour échapper aux flammes — c’est son corps que les enfants de la riveraine ont aperçu sur le trottoir.
Le parquet de Lyon a rapidement orienté l’enquête vers la piste criminelle. Un règlement de comptes entre narcotrafiquants est « sérieusement envisagé ». Dans un quartier où les guet-apens contre les forces de l’ordre ne surprennent plus personne, l’hypothèse n’étonne aucun habitant.
Direction la mairie : « Il faut que quelque chose bouge »
Cette habitante ne se contente pas de témoigner. Dès lundi après-midi, elle comptait se rendre devant la mairie de Décines « pour se faire entendre ». « Plusieurs personnes sont décédées. Il faut que quelque chose bouge. On a demandé une sécurité 24h/24. »
Sa demande est simple, répétée depuis des années, et jamais vraiment entendue : une présence sécuritaire permanente dans le quartier. Pas un passage de patrouille le soir. Pas une opération ponctuelle après un drame. Un dispositif continu qui permette aux familles de vivre sans compter les détonations à 4h du matin.
Le préfet du Rhône délégué à la Sécurité, Antoine Guérin, s’est rendu sur les lieux du drame, accompagné de la présidente de la métropole, Véronique Sarselli, et de plusieurs élus municipaux de Décines. La préfecture a annoncé la mobilisation de renforts de CRS pour accentuer la sécurité du secteur. Des patrouilles militaires Sentinelle ont également été déployées pour garantir le périmètre de sécurité.
Mais pour cette mère, les annonces de renforts après coup sonnent comme un refrain usé. Les violences liées au trafic ne cessent de s’intensifier dans la région lyonnaise, et les réponses semblent toujours arriver avec un temps de retard.
Un quartier sous perfusion d’urgence
En parallèle des renforts sécuritaires, un dispositif d’aide aux habitants a été mis en place. La Croix-Rouge est sur site. Une cellule d’urgence médico-psychologique a été activée — indispensable quand des enfants ont été témoins de scènes comme celle de ce matin.
La métropole de Lyon et la Ville de Décines-Charpieu ont mobilisé le CCAS (Centre communal d’action sociale) ainsi que le bailleur LMH pour organiser le relogement des habitants sinistrés. Car au-delà du traumatisme, il y a une réalité concrète : des familles qui n’ont plus de logement ce soir.
La scène rappelle, en plus dramatique encore, les incendies criminels qui frappent régulièrement des immeubles dans des zones de deal. À Marseille, la méthode du « narchomicide » par le feu est devenue tristement courante. À Lyon, le phénomène prend de l’ampleur, et ce sont les habitants ordinaires qui paient le prix le plus lourd.
Ce lundi soir, dans la rue Sully à Décines, une mère va coucher ses enfants de 10 ans. Des enfants qui ont vu un corps sur le trottoir en allant à l’école. Des enfants qui refont pipi au lit. Et demain matin, il faudra reprendre le même chemin.