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Violée dès 4 ans lors de « cérémonies » : Inès Chatin dénonce des intellectuels parisiens

Publié par Elsa Fanjul le 12 Avr 2026 à 15:29

Pour la première fois de vive voix, Inès Chatin a raconté sur France Inter l’enfer qu’elle a vécu dès l’âge de 4 ans. Des viols commis lors de « cérémonies » orchestrées par des hommes influents du 7e arrondissement de Paris. Des intellectuels, des figures médiatiques, un évêque. Son témoignage glaçant met des mots — et des noms — sur l’une des affaires de pédocriminalité les plus sidérantes de ces dernières décennies.

Les « hommes de la rue du Bac » : un réseau au cœur de Paris

Tout commence par une série d’enquêtes publiées par Libération en 2024, intitulée « Les hommes de la rue du Bac ». Le journal y révèle l’existence de plusieurs intellectuels français du 7e arrondissement de Paris, mis en cause pour des crimes sexuels commis sur des enfants pendant des années. Parmi les victimes : Inès Chatin, fille adoptive de l’un de ces hommes.

Mardi 7 avril, elle s’est exprimée au micro de Sonia Devillers sur France Inter. Sous « les lambris dorés » de la grande bourgeoisie parisienne, une enfance a été méthodiquement détruite. Et Inès Chatin a décidé que le silence avait assez duré.

Un père adoptif au centre du système

Inès Chatin et son frère ont été adoptés par Jean-François Lemaire, un médecin marié « pour la façade », selon elle, à une héritière victime de violences conjugales. « Maman a eu très souvent des marques tout à fait visibles, des bleus a minima, voire bien pire », raconte-t-elle. Les enfants ont grandi dans un environnement dominé par des hommes qu’ils devaient appeler « oncles ».

Ces « oncles » n’avaient rien d’une famille bienveillante. Ils formaient un cercle d’adultes qui, sous couvert de vie intellectuelle et mondaine, exerçaient une forme de « coparentalité » sur les enfants. Des années plus tard, lors du mariage d’Inès Chatin, son père adoptif imposera même leur présence parmi les invités. Cette emprise familiale rappelle d’autres affaires où un parent se révèle être le premier bourreau.

Intérieur d'un appartement bourgeois parisien sombre et luxueux

Des « cérémonies » à base de capes, de masques et de médicaments

Le mot « jeux » — celui que ces hommes employaient — ne trompe personne. De 4 à 8 ans, Inès Chatin décrit des scènes qui relèvent du rituel organisé. Les enfants étaient placés au centre d’un groupe d’hommes masqués, vêtus de capes. Avant ces « cérémonies », on leur faisait boire une « boisson blanche » dont Inès Chatin ignore la composition exacte.

D’après les ordonnances retrouvées dans les archives de Jean-François Lemaire, elle soupçonne la présence de plusieurs médicaments, dont un anxiolytique, le Temesta. L’objectif probable : « Nous étourdir un peu, de manière à ce qu’on ne soit pas en rébellion. » Elle confie même avoir pensé, avec le recul terrible d’une victime, que ces médicaments avaient peut-être rendu les choses « plus faciles à supporter ».

Les hommes qui entouraient les enfants étaient munis d’objets servant à les pénétrer. « Il n’y a pas de notion de corps contre corps, mais plutôt une notion d’utiliser des objets pour faire souffrir, pour tester peut-être la résistance à la douleur », précise-t-elle. Les enfants n’avaient pas le droit de pleurer. Le faire attirait de nouveau l’attention et « prolongeait un peu le supplice ». Des pratiques qui évoquent, par leur caractère organisé, d’autres affaires de violences collectives sur mineurs.

Des souvenirs gravés dans le corps

De ces années de supplices, Inès Chatin a gardé des traces sensorielles indélébiles. « Quand on vous interdit la parole, c’est le corps qui crie », explique-t-elle. Et quand elle recroisait ces hommes par la suite, dans les dîners, les salons, la mémoire revenait d’un coup.

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« Dans chaque grain de leur peau, dans chaque pore, dans chaque goutte de transpiration, il y a ces odeurs qui viennent vous transpercer et vous rappeler de nouveau ce qui s’est passé. » Ce témoignage illustre ce que les spécialistes du trauma appellent la mémoire sensorielle : le corps se souvient de ce que l’esprit a tenté d’enfouir.

Des noms que la France connaît bien

Inès Chatin ne se cache pas derrière des périphrases. Elle nomme ses bourreaux. Outre son père adoptif, elle désigne l’écrivain Gabriel Matzneff, déjà mis en cause par Vanessa Springora dans son livre « Le Consentement ». Elle cite aussi Claude Imbert, ancien patron du magazine Le Point, l’académicien Jean-François Revel, l’avocat François Gibault, ou encore l’évêque Jean-Michel Di Falco, récemment condamné pour des faits de pédocriminalité.

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Ordonnances médicales anciennes et documents sur un bureau

Concernant Di Falco, elle précise simplement que c’est celui qui déclenchait chez elle « la pire des réactions ». Elle n’en dira pas plus, ayant fait une nouvelle demande d’audition auprès de l’Ofmin, l’office en charge des mineurs victimes. Une enquête judiciaire est en cours, même si les faits sont prescrits. Cette omerta autour de personnalités publiques n’est pas sans rappeler d’autres silences qui ont fini par être brisés.

Un père qui avoue — et se glorifie

Le passage le plus glaçant du témoignage concerne peut-être la fin de vie de Jean-François Lemaire. Placé en Ehpad, il a accepté de revenir sur ces années avec sa fille adoptive. Inès Chatin a enregistré des heures de conversations. Ce qu’on y entend dépasse l’aveu : c’est une revendication.

« Il s’en glorifie même », raconte-t-elle. Son père adoptif justifie les viols en se référant à l’Antiquité gréco-romaine, expliquant que c’était « une manière d’ouvrir la voie aux enfants ». Dans les enregistrements, on l’entend décrire calmement, avec le sourire, comment « l’enfant était, par zèle peut-être pas par goût, mais le résultat était le même, l’objet des attentions sexuelles de ses aînés ».

À l’issue de ces entretiens, Inès Chatin a compris une chose : le « souhait » de tous ces hommes était « que ça passe les générations ». Un projet de transmission de la violence, habillé de références culturelles. C’est précisément cette découverte qui l’a poussée à parler publiquement.

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« Cette esthétisation du corps de l’enfant doit s’arrêter »

Face au micro de France Inter, Inès Chatin martèle un message clair. « Cette esthétisation du corps, ces références aux Grecs et aux Romains qui justifieraient qu’on puisse aimer l’enfant de cette manière-là, en salissant son corps, ce n’est juste pas possible et c’est quelque chose qui doit s’arrêter. »

Son combat dépasse son histoire personnelle. Elle a collaboré avec le journaliste Willy Le Devin pour écrire « Les hommes de la rue du Bac », publié chez JC Lattès. Elle a transmis les documents retrouvés dans l’appartement de son père adoptif. Et depuis la publication du livre, d’autres femmes ont accepté de témoigner.

Les « victimes silencieuses » des dîners mondains

Mais toutes ne parlent pas. Inès Chatin raconte que « quasiment à chaque dîner mondain », une femme vient la trouver discrètement, souvent dans la cuisine, pour lui glisser : « Tu sais, moi aussi, mais chut, ne dis pas mon nom. » Des victimes qui se taisent par peur de la honte, du scandale, de ce que la révélation ferait à leur famille.

Inès Chatin les appelle les « victimes silencieuses ». Elle les comprend, mais les exhorte à nommer leurs agresseurs. Parce que le silence protège les bourreaux, pas les victimes. Et parce que l’omerta continue de fonctionner, y compris dans les cercles les plus visibles de la vie publique française.

Un système qui fonctionnait grâce au prestige social

Ce que révèle cette affaire, au-delà de l’horreur individuelle, c’est la mécanique du pouvoir. Des hommes reconnus, respectés, publiés, décorés, qui utilisaient leur statut social comme un bouclier. Qui aurait cru une enfant de 4 ans face à un académicien, un directeur de journal, un évêque ?

Le prestige servait à la fois de couverture et de justification. La culture, les références à l’Antiquité, les dîners littéraires — tout cela créait un univers où la pédocriminalité pouvait être habillée en « tradition intellectuelle ». C’est exactement ce que Vanessa Springora avait commencé à dénoncer avec « Le Consentement ». Inès Chatin enfonce le clou en montrant que Matzneff n’agissait pas seul, mais au sein d’un réseau structuré.

L’enquête judiciaire suit son cours. Les faits étant prescrits, l’issue pénale reste incertaine. Mais le témoignage d’Inès Chatin, par sa précision et sa puissance, marque un tournant. Il ne s’agit plus d’un seul écrivain sulfureux. C’est tout un pan de la vie intellectuelle parisienne qui est mis face à ses crimes.

Salle à manger parisienne bourgeoise vide prête pour un dîner mondain

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